DISCOURS X,
Tiré des chapitres 7ème et 8ème de l'Ecclésiaste.
Aimer les corrections ; négliger les discours des hommes et respecter les voies de Dieu.


Aimez qui vous instruit, aimez l'ami sévère
Dont l'il sur vos défauts porte un regard austère ;
S'il se tait, sur son front vous lisez vos erreurs :
Son silence vaut mieux que le cri des flatteurs.
Que m'importe le son de leurs clameurs serviles ?
J'estime autant le bruit de ces rameaux fragiles,
Dont le bois pétillant, des flammes consumé,
Tombe réduit en cendre aussitôt qu'allumé.
Fuyez ces lieux trompeurs, ces palais où la joie
Dans la pompe et les jeux tristement se déploie ;
Où la fausse douceur, la feinte aménité
Ne couvrent que vengeance et que malignité.
Ce n'est point là que l'homme apprend ce qu'il doit être.
O mortels, le plaisir est un dangereux maître.
Considérez plutôt ces torches et ce deuil,
Ces enfants et leur mère embrassant un cercueil,
Trop utiles leçons que le ciel nous présente :
La mort est des humains l'instruction vivante.
Elle occupe le sage et trouble l'insensé.
Prévoyons l'avenir, rappelons le passé :
Surtout n'envions pas, dans nos jours peu durables,
L'éclat de ces mortels plus fameux qu'estimables ;
Ni le bruit qu'ils ont fait, ni le rang qu'ils ont eu
N'est égal au renom que donne la vertu.
Il est d'un plus haut prix que ces parfums si rares,
Que paîtrit la nature avec des mains avares.
De votre renommée adversaires jaloux,
Des méchants en secret lui porteront des coups,
N'en doutez pas. Souvent ces trop indignes armes,
Dans l'âme d'un héros ont jeté des alarmes :
Souvent il succomba sous ces traits criminels
Qui font l'amusement et l'effroi des mortels.
Pourquoi s'en irriter, curs faibles que nous sommes ?
L'exemple ni le temps ne changent point les hommes.
Le monde est tel qu'il fut, tel qu'il sera toujours,
Ni pire, ni meilleur jusques aux derniers jours.

   Ne prêtons point l'oreille à des voix fugitives.
Qu'apprendrons-nous enfin de ces bouches oisives,
De ces discours semés en cent lieux différents ?
L'esclave insulte au maître et le vulgaire aux grands ;
Et vous-même cent fois, imitant ces caprices,
Avez de vos pareils exagéré les vices.
Bien mieux que vous encore Dieu connaît leurs défauts.
Usez des biens qu'il donne et prévenez les maux :
S'ils arrivent, songez que sa main sur nos traces
Verse comme il lui plaît les faveurs, les disgrâces,
Et que, soit qu'il nous ôte ou prête son appui,
Le plus léger murmure est un crime envers lui.

   Trop frappé cependant d'une fausse lumière,
J'ai longtemps ignoré cette vertu première,
Cette docilité d'un cur humble, ingénu,
Et qui dans son néant ne s'est point méconnu.
Je voyais du méchant prospérer la malice,
Le juste abandonné périr dans sa justice,
Et ma raison, prenant un vol audacieux,
Osait dans leur conseil interroger les cieux.
Terrible égarement d'un esprit qui s'oublie !
L'abus de la raison dégénère en folie.
Je jugeais la justice et lui faisais la loi ;
Ainsi que la sagesse elle était loin de moi.
Je me crus philosophe en cessant d'être sage.
Laissons à Dieu le soin de régir son ouvrage.
Des devoirs naturels sa bonté nous instruit :
Sur l'univers entier le ciel pleut, le jour luit :
Des humains, quels qu'ils soient, soulageons la misère ;
Le plus méchant d'entr'eux n'en est pas moins mon frère.

   Ce mortel vertueux dont je plains les revers,
Peut-être a mérité les maux qu'il a soufferts.
Le juste est devant Dieu moins juste qu'on ne pense.
Hélas ! plus d'une fois il perdit l'innocence.
Il est tant de périls, tant de séductions :
L'âme aisément s'allume au feu des passions ;
Le vice en est le fruit, le crime suit le vice.
Voulez-vous dans vos curs conserver la justice ?
Obéissez à Dieu, vous dépendez de lui :
Aux lois, aux magistrats, leur force est votre appui :
A Dieu plus qu'au Roi même ; il nous a donné l'être,
Et des maîtres du monde il est le premier maître.
Si ce vaste univers est plein de malheureux,
Si l'homme s'abandonne à des crimes honteux,
Si l'autel est souillé par un pontife impie,
Si l'innocent proscrit perd l'honneur et la vie,
Gardons-nous d'accuser les célestes décrets :
De tant d'événements les principes secrets
Surpassent des humains le faible intelligence,
Et ce n'est point encore le temps de la science.
Le philosophe en vain la cherche jour et nuit ;
Plus nous courons vers elle et plus elle nous fuit.
Dieu n'a point dans ses lois demandé nous suffrages ;
Recevons ses bienfaits, contemplons ses ouvrages.
Jusqu'au jour où ses feux viendront nous éclairer,
C'est à lui de savoir, c'est à nous d'ignorer.