DISCOURS IX,
Tiré du 5ème et du 6ème chapitre[s] de l'Ecclésiaste.
La prière humble et sincère préférable aux sacrifices. S'acquitter de ses vux. S'accoutumer aux violences et aux injustices des hommes. Condition déplorable des avares. Usage légitime de la vie et des biens. Fausse philosophie.



Adorateur fidèle, entrez-vous dans le temple ?
Par votre humilité servez à tous d'exemple ;
Ecoutez et priez ; c'est l'hommage du cur,
C'est le don le plus pur, le plus cher au Seigneur.
Laissez tant de mortels immoler des victimes,
Et le servir, chargés d'offrandes et de crimes.
Le culte est dans l'esprit, l'encens est dans les mains.
Dieu ne cherche, ne veut que l'âme des humains.
Il n'a pas besoin d'or, c'est lui qui nous le donne.
Qu'à ses commandements l'homme entier s'abandonne.
Ne le fatiguez point de longs et vains discours.
A vos sentiments seuls ouvrez un libre cours.
Invoquez en silence, il entend ce langage ;
D'une bouche indiscrète il condamne l'hommage.
Craignez de vous lier par le serment d'un vu ;
Rien n'et promis en vain quand on promet à Dieu.
D'un saint engagement moins il força le zèle,
Et plus à l'accomplir il veut qu'on soit fidèle.
Vous êtes sur la terre, il habite les cieux ;
Mais le fond de l'abîme est présent à ses yeux.
Son ange nuit et jour veille sur vos paroles,
Il rapporte au Seigneur vos prétextes frivoles ;
Et souvent votre perte et vos honneurs détruits
D'un serment violé sont les malheureux fruits.

   Coulez vos jours en paix ; écartez de votre âme
Cette foule d'objets dont le concours l'enflamme,
Et qui, la remplissant d'inquiètes vapeurs,
Imitent de la nuit les prestiges trompeurs.
Ne vous étonnez plus des forfaits ni des vices,
Du bonheur des méchants, ni de leurs injustices :
Devant leur tribunal le juste est accusé,
Et le secours des lois au pauvre est refusé.
Ce magistrat tourmente, épuise une province,
Son caprice est sa règle. Il rendra compte au prince :
Si le monarque est juste, il punit les tyrans.
Des ministres qu'ils font les rois sont les garants ;
Ils répondront à Dieu, seul monarque et seul juge.
Des peuples opprimés son trône est le refuge,
Et croyez que l'éclat dont la grandeur jouit,
Ne rend point aux mortels le bonheur qui les fuit.

   Et toi qu'ont subjugué des passions trop viles,
Que fais-tu de métaux à toi-même inutiles ?
Les voir, les contempler est ta seule douceur,
Et le plaisir des yeux est le bourreau du cur.
Vois-tu ce vigneron qui finit sa journée,
Ce laboureur content des moissons de l'année ?
Un modique repas, dans leur humble séjour,
Sur le chaume étendus les endort jusqu'au jour.
Le riche épouvanté de visions funèbres,
Se réveille cent fois dans l'horreur des ténèbres.
Ni des mets délicats, ni des lambris dorés
Ne satisfont des curs par l'ennui dévorés.
Il les perd à la fin ces richesses cruelles ;
Pour comble d'infortune il voit le jour sans elles,
Il vit ; et la douleur, la honte et le mépris,
Sont les uniques biens que recueille son fils.

   O vous qui possédez un immense héritage,
Méritez que le ciel vous en laisse l'usage,
Qu'il le transmette encore à vos derniers neveux ;
Méritez d'être riche et surtout d'être heureux.
Celui que Dieu forma pour jouir de la vie
Etouffe l'avarice et surmonte l'envie.
Le bonheur d'un voisin rendra le sien plus doux ;
Ses trésors, s'il en a, se répandent sur tous.
Des travaux modérés, une innocente joie
Partagent les moments qu'ici bas il emploie.
Il n'en craint point le terme et ses paisibles jours
Comme un ruisseau tranquille achèveront leurs cours.

   L'avare est dans le trouble et maudit la lumière.
De dix siècles de vie augmentez sa carrière,
Multipliez ses fils, qu'importe ? Si son cur
De lui-même ennemi se refuse au bonheur ;
S'il meurt couvert d'opprobre et si dans sa patrie
Sa tombe par la haine est à jamais flétrie.
Pourquoi vit-il le jour, ou pourquoi du berceau
Ne fut-il pas soudain jeté dans le tombeau ?
Chaque instant pour ce riche est une mort nouvelle.
Libres de ce tourment d'une âme criminelle,
Le pauvre vertueux, le vrai sage ont appris
A dédaigner ces biens dont l'avare est épris,
A ne puiser les leurs qu'aux sources de la vie ;
Leur jouissance est sûre, immortelle, infinie.
Quiconque est occupé de son propre avenir,
De leur dispensateur cherche à les obtenir ;
C'est le but toujours fixe où tend sa prévoyance.

   Mais l'homme ignore tout ; Dieu seul a la science.
Du mortel qui doit naître il sait déjà le nom,
Et l'abus qu'il fera de sa faible raison.
Il sait que cette aveugle et folle créature
Voudra du créateur pénétrer la nature,
Et que l'orgueil humain dans ce pénible effort
Luttera vainement contre un pouvoir plus fort.
De l'être souverain nous jugeons par nous-mêmes.
Les murs, l'esprit, les lois, tout est mis en systèmes,
Tout système a son cours, ses progrès, son déclin :
Une secte s'élève où l'autre prend sa fin.
Chaque chose a des mots et des sens arbitraires ;
L'univers retentit de sentiments contraires :
Le grand homme du jour rit des siècles passés ;
Quels flots d'opinions l'un par l'autre chassés !
On raisonne, on dispute, on remplit les écoles
Du souffle de l'erreur et du bruit des paroles.
Cependant la mort vient, le temps finit pour toi,
Présomptueux sophiste, est-ce là son emploi ?
Tu prétends réformer les décrets de ton maître,
Tu ne te connais pas et tu veux le connaître !