DISCOURS V,
Tiré de différents chapitres des proverbes.

De la calomnie.




AIMER tous les humains d'une charité pure,
C'est la loi du Seigneur, la vu de la nature.
Ce précepte si doux que l'amour a tracé,
Comment du cur de l'homme est-il donc effacé !
Quel mortel le premier dans sa sombre furie
Osa contre son frère armer la calomnie,
Monstre impur que le ciel eut toujours en horreur, (1)
Qui, plein d'effroi lui-même, inspire la terreur ;
Implacable ennemi de la vertu modeste,
Aux rois comme aux sujets, monstre souvent funeste,
Qui dans l'obscurité prépare ses poisons, (2)
Vit de haine et de fiel, souffle les trahisons,
Et dévorant toujours victime sur victime,
Jamais ne ferme l'il qu'endormi par un crime ? (3)

   Vous dont l'exemple ajoute à la force des lois,
Organes de dieu même, ô magistrats ! ô rois !
Loin de vous, loin des lieux où l'équité préside,
Chassez, exterminez toute langue homicide, (4)
Tout calomniateur que de honteux succès
Ont rendu plus hardi, plus noir dans ses excès.
Quel reproche pour vous, si l'honneur, l'innocence
De votre ministère accusaient l'indolence !
Et que serait-ce encore si des faits diffamants
Surprenaient par malheur vos applaudissements ;
Si vos fronts destinés à foudroyer le vice
D'un horrible libelle accueillaient la malice !
A ces vils assassins pardonnez, je le veux ;
Mais qu'au moins vos regards (5) soient des arrêts contr'eux.

   Car ne présumez pas qu'en flattant leur licence,
Vous détourniez de vous son aveugle insolence.
Vous riez, mais tremblez : vos noms auront leur tour ;
Dans ces fastes affreux ils rempliront leur jour.
Il n'est rien de sacré que le méchant n'insulte,
Murs et gouvernement, Dieu lui-même et son culte.
Qui blasphème le ciel fait-il grâce aux humains ?
Les dards empoisonnés qui partent de ses mains,
Se croisent dans les airs, se combattent sans cesse ;
Il les jette au hasard et quelquefois il blesse.

   O mortel forcené, sans pudeur et sans foi,
Mortel qui ne connaît ni joug (6) , ni frein, ni loi !
De quel nom prétend-il que l'univers le nomme ?
Est-ce un démon d'enfer ?  Est-ce un tigre ?  Est-ce un homme ?
Ses yeux sont égarés, ses pas sont incertains ; (7)
La rage est dans son cur (8) , le poignard dans ses mains ;
Son esprit ne conçoit que de folles pensées,
Et sa bouche vomit leurs fureurs insensées.
D'autres monstres formés du venin qu'il répand
Suivent dans les marais cet orgueilleux serpent,
Sifflent quand il l'ordonne et de leur fange impure
Exhalent avec lui des torrents d'imposture.

   La renommé, alors leur fidèle soutien,
Prompte à grossir le mal, froide à vanter le bien,
Entend sans écouter, multiplie, exagère,
Et répète en fuyant leur clameur mensongère.
Le peuple s'abandonne à ses discours trompeurs,
Reçoit des préjugés et se repaît d'erreurs.
Le sage s'en indigne, oui, mais la voix du sage
Se perd dans l'océan de ce monde volage ;
C'est d'un cri sans écho la faible autorité.
Dans ce choc de rumeurs que peut la vérité ?
Elle marche à pas lents, le mensonge a des ailes ; (9)
Il s'échappe, il revient par cent routes nouvelles :
C'est l'aigle qui s'élance et qui, trompant nos yeux,
Plonge dans un abîme, ou perce jusqu'aux cieux.

   Ainsi la calomnie, en tous lieux détestée,
Est partout répandue aussitôt qu'enfantée ;
Son auteur en triomphe et se fait un appui
De tout mortel impie ou méchant comme lui. (10)
Non qu'il soit plus heureux dans sa lâche victoire ;
Ses actions d'avance ont flétrie sa mémoire :
Comme lui, ses pareils, endurcis aux affronts,
Portent le déshonneur imprimé sur leurs fronts ;
Il n'est point de laurier qui le couvre ou l'efface.
En vain redoublent-ils leur frénétique audace,
Plus il méprisent tout, plus le mépris les suit. (11)

   Qui l'eût cru cependant, de tant d'horreurs instruit,
Que ces hommes moqueurs, fiers des plus vils suffrages,
Oseraient sans rougir prétendre au nom de sages ; (12)
Qu'ils diraient à la terre : écoutez nos leçons ;
Cherchez-vous la vertu, c'est nous qui l'enseignons ?
Comme nous soyez droits, religieux, sincères,
Modestes, pleins de zèle et d'amour pour vos frères.
Les fourbes ! ô sagesse, ô don venu du ciel,
As-tu mis ta douceur dans des vases de fiel,
Ta candeur dans la bouche où règne l'artifice,
Ta droiture en des curs voués à l'injustice ?
Sous des masques hideux reconnais-tu les traits
Que l'univers adore en tes divins portraits ?
Reconnais-tu, dis-moi, ta force et ton langage,
Et de l'erreur enfin serais-tu l'apanage ?
Non, tes droits éternels ne sont point usurpés ;
Que par de faux docteurs les humains soient trompés,
Tu les plains, mais tu ris d'un ennemi frivole,
Et la divinité foule à ses pieds l'idole.
C'est sur tes défenseurs que ce peuple de fous
Signale son caprice, épuise son courroux.

   Du moins si la raison dont ils vantent l'empire,
Suspendait quelquefois cet insolent délire,
Commandait à leur langue, ou retenait leur main,
Prêtes à publier un mensonge inhumain ;
Si le remords terrible épouvantait leur âme,
De leurs lâches complots s'ils déchiraient la trame,
Si cette humanité qu'ils célèbrent toujours,
Animait leur conduite ainsi que leurs discours !
Ah ! ne l'espérez pas d'une implacable secte ;
Rendre le vrai douteux et la vertu suspecte,
C'est leur première étude et leur plus cher désir :
Imposteurs par système et méchants par plaisir.

   Nul sage, croyez-moi, sans tourment pour sa vie,
N'a repris le moqueur, ni censuré l'impie. (13)
Il épargne le rang, les personnes, les noms,
Il n'en veut qu'à l'erreur : inutiles raisons ;
Décrier leur école, attaquer leurs maximes,
Penser autrement qu'eux, c'est le plus grand des crimes (14)
De là cette chaleur, ce trouble des esprits,
Et la haine et l'insulte et la guerre et les cris,
Et le déchaînement d'une infâme cabale,
Et les productions de sa plume infernale,
Et les efforts secrets d'hommes jaloux et bas,
Et les effets publics de leurs sourds attentats,
Et ce tas de brigands, d'ennemis mercenaires,
D'amis lâches ou faux, d'émules, d'adversaires,
Par les nuds de l'envie unis dans leurs noirceurs,
Et d'autant plus cruels qu'ils sont les offenseurs.

   Et toi, d'un zèle pur innocente victime,
Qui que tu sois, mortel que tant de haine opprime,
Qui t'es vu sans appui, sans secours, sans vengeur,
Livré comme anathème aux traits de l'imposteur,
Mais qu'un siècle plus juste et des lois mieux servies
Vengeront tôt ou tard du succès des impies ;
Attendant que le ciel tonne sur leurs forfaits,
Rentre au fond de ton cur et cherches-y la paix.
Laisse la calomnie à ses fureurs en proie,
Aux maux qu'elle a cru faire, insulter avec joie,
Jouir du fruit amer de ses emportements ;
Quelle en est la durée ! hélas ! quelques moments,
Quelques jours, quelques mois, peut-être des années,
Vaines faveurs du temps et bientôt terminées,
Imperceptibles points dans l'espace infini
Où le crime d'un jour est à jamais puni.
Que reste-il enfin de ces excès iniques,
De ces écrits menteurs, de ces chants satyriques ?
C'est des vapeurs de l'air le spectacle mouvant,
Un éclat de tonnerre, un tourbillon de vent : (15)
Mais le calme renaît, le ciel luit sans nuage,
Et n'est jamais si beau qu'après un long orage.

   N'est-il pas même encore des déserts et des bois
Où de la calomnie on n'entend pas la voix ?
Fuyons avec l'honneur, fuyons dans cet asile ;
Oublions loin du monde, en ce séjour tranquille,
Tout perfide ennemi, tout indigne rival,
Surtout ne disons point : Je lui rendrai le mal. (16)
S'il a faim, que nos mets largement le nourrissent ; (17)
S'il a soif, que nos eaux soudain le rafraîchissent ;
Nos soins et nos bienfaits, nos dons sur lui versés,
Sont des charbons de feu sur sa tête amassés.
O mortels, c'est ainsi que la vertu se venge.
Les curs sont à Dieu seul, c'est lui seul qui les change ;
Des bons et des méchants lui seul peut ordonner :
C'est à Dieu de punir, à nous de pardonner.
 

NOTES :
1) Les lèvres menteuses sont en abomination au Seigneur. Ch. 12, v. 22.

   2) La voie des méchants est environnée de ténèbres. Ch. 4, v. 19.

   3) Les méchants ne dorment point qu'ils n'aient mal fait ; ils ne prennent point de sommeil qu'ils n'aient supplanté quelqu'un. Ibid. v. 16.

   4) Eloignez de vous les mauvaises langues et que les lèvres médisants ne vous approchent jamais. Ibid. v. 35.

   5) Le vent d'aquilon dissipe la pluie et le visage triste, la langue médisante. Ch. 25, v. 23.

   6) L'homme sans joug est un homme de péché ; il s'abandonne aux paroles déréglées. Ch. 6, v. 12.

   7) Il fait des signes des yeux ; il frappe du pied ; il parle avec les doigts. Ibid. v. 13.

   8) Il médite le mal dans son cur ; il sème des querelles. Ibid. v. 14.

   9) Comme l'oiseau s'envole ailleurs et somme le passereau de tous côtés, ainsi le médisance qu'on publie sans sujet contre une personne se répand partout. Ch. 26, v. 2.

10) Le désir de l'impie est de s'appuyer de la force des plus méchants. Ch. 12, v. 12.

11) Lorsque le méchant est venu au plus profond de ses péchés, il méprise tout, mais l'ignominie et l'opprobre le suivent. Ch. 18, v. 3.

12) Le moqueur cherche la sagesse et il ne la trouvera point. Ch. 14, v.6.

13) Celui qui instruit le moqueur n'en remportera que des injures ; celui que reprend l'impie s'attire des reproches.
       Ne reprenez point le moqueur, de peur qu'il ne vous laisse. Ch. 9, v. 7&8.

14) Les méchants ont en abomination ceux qui marchent dans la voie droite. Ch. 29, v. 27.

15) Le méchant disparaîtra comme une tempête qui passe. Ch. 10, v. 25.

16) Ne dites point ; je rendrai le mal. Ch. 20, v. 12.

17) Si votre ennemi a faim, donnez-lui à manger ; s'il a soif, donnez-lui à boire : car vous amasserez ainsi sur sa tête des charbons de feu. Ch. 25, v. 21 & 22.