DISCOURS III,

Tiré des chapitres 11, 13, 14, 15, 17 et autres des proverbes.
Du pauvre riche et du riche pauvre. Du bon et du mauvais usage des richesses.





QUE l'homme juge mal, si le ciel ne l'inspire,
Et des maux qu'il redoute et des biens qu'il désire !
Il prodigue sans choix l'estime ou le mépris.
Toujours d'un faux éclat serez-vous donc épris,
Curs aveugles ! Pesez au poids de la sagesse
L'opulence réelle et la fausse richesse.
Le riche est quelquefois pauvre au milieu de l'or,
Et l'indigence même est souvent un trésor. (1)

   Le pauvre est à l'abri des complots de l'envie ; (2)
D'implacables soldats n'attaquent point sa vie :
Il rit de l'exacteur et sous ses humbles toits
Le fisc n'enlève rien pour les palais des rois.
Longtemps jeune, il possède encore dans sa vieillesse,
La force et la santé que détruit la mollesse.
Les vices à ses pieds expirent abattus ;
Il n'a point de trésors, mais il a des vertus.

   Le riche est le jouet de sa propre fortune ;
C'est un tyran cruel dont le joug l'importune.
Tourmenté de désirs, de besoins déchiré,
De rivaux, de jaloux, d'ennemis entouré,
Ses biens sont au pillage et ses jours à l'enchère ;
Son bonheur est plus triste encore que la misère.
Lui-même il se déchire et devient tour à tour,
De son cur inquiet, la proie et le vautour. (3)

   Trop heureux le mortel don't l'activité sage
Agrandit lentement un modique héritage,
Et ne surmonte enfin sa médiocrité
Qu'à force d'industrie et de sobriété. (4)
Il garde sans remords ce qu'il gagna sans crime.
Sa fortune est durable autant que légitime ; (5)
Elle passe aux neveux du fortuné vieillard.
Tandis que les enfants du crime et du hasard,
Ces hommes sans pitié que les pleurs endurcissent, (6)
Dépouillés tout à coup d'un éclat passager,
Ne sortent du néant que pour s'y replonger ;
Semblables aux torrents dont la fange et les ondes
Ravageaient avec bruit des campagnes fécondes,
Et qui formés soudain, mais plus vite écoulés,
Se perdent dans les champs qu'ils avaient désolés.

   Je déplore l'erreur où ton orgueil te livre,
Riche voluptueux que l'abondance enivre !
Crédule autant que vain, tu prends pour des amis
Ces convives nombreux dans tes festins admis,
Ces grands toujours si bas que l'honneur désavoue,
Ce flatteur qui te hait, te méprise et te loue.
Perfide empressement de ce peuple moqueur !
Ils dévorent tes biens, ils perceraient ton cur. (7)
L'amitié ne se plaît que sous des toits modestes,
Lieux exempts de discorde et de soupçons funestes,
Asile où dans les bras de la frugalité
Règnent la confiance et la sincérité. (8)
Détestable intérêt, auteur de nos misères,
Et qui te plais surtout à diviser les frères,
C'est toi qui des amis romps souvent les liens ;
Quand le riche en acquiert le pauvre perd les siens. (9)

   Que sert à l'insensé l'éclat de sa richesse ? (10)
Ce n'est point à prix d'or que se vend la sagesse.
Que dis-je ! Est-ce pour lui qu'elle aurait des appas !
C'est un bien trop stérile et qu'il ne cherche pas.
Plein de ses passions, il ne connaît, il n'aime
Que ses goûts, ses plaisirs, sa fortune et lui-même.
Posséder, acquérir, c'est sa vertu, son art ;
Il fait de ces trésors son temple et son rempart :
C'est un mur qui l'entoure, où malgré son audace
Le souffle des revers l'accable et le terrasse.
Plus une tour s'élève et s'approche des cieux,
Plus sa chute soudaine est terrible à nos yeux. (11)

   O riches de la terre ! eh pourquoi l'indigence
Voit-elle avec horreur votre altière opulence ?
De vos propres faveurs, cruels, vous abusez.
Vous secourez le pauvre et le tyrannisez. (12)
De son dur bienfaiteur l'aspect le décourage.
Malheur à tout mortel que votre main soulage.
Que vos plus doux regards sont encore rebutants ?
Et que vous vendez cher vos bienfaits insultants ?

   Rendre aimables ses dons est une vertu rare
Que le ciel ne fit point pour le cur d'un avare.
Il est plus rare encore, aux yeux de l'équité,
De s'enrichir sans crime (13) , ou bien sans lâcheté.
Fouillez des publicains les archives impures,
Les traités frauduleux, les manuvres obscures,
Un autre en frémirait : ce sont-là de leurs jeux.
Pour arriver au terme où s'élancent leurs vux,
Il est peu de chemins frayés par la justice ;
Tantôt c'est violence et tantôt artifice.
Pourvu que l'or abonde au gré de leurs desseins,
Il n'importe la source où le puisent leurs mains.

   Quels barbares mortels par de secrètes routes,
Loin des regards du peuple ont conduit sous ces voûtes,
La dépouille des champs, seul espoir du besoin ?
Laissez à la fourmi ce misérable soin,
Homme, amassez pour l'homme et qu'un secours inique
N'aggrave point ainsi la pauvreté publique.
Tous ces monceaux de grains, ces fruits que vous cachez,
Ne sont pas des métaux de l'abîme arrachés,
Qui de leur possesseur devenus le supplice,
Soient dans la terre encore remis par l'avarice.
C'est un dépôt commun, l'aliment des humains,
La sueur de leur front, le travail de leurs mains ;
Un bien que la nature à ses enfants étale,
Le seul que sa bonté, sagement libérale,
Sur la face du monde a répandu sans choix :
Subsistance du peuple et des grands et des rois.
Celui qui la prodigue (14) en des jours de misère,
N'en devient que plus riche et du pauvre est le père.
L'homme qui la captive (15) et ne lui rend l'essor
Que pour en augmenter son infâme trésor,
S'appauvrit à son tour quand ses granges s'emplissent,
Et marche environné de voix qui le maudissent.

   Riches, soyez humains, tendres et généreux.
Quel bien vaut le bonheur de rendre un homme heureux ?
C'est le plaisir du juste et c'est le digne usage
Des fragiles trésors qu'il reçut en partage.
Il prospère, il jouit des bienfaits qu'il répand ;
Vainqueur de l'envieux, cet ennemi rampant,
Il entend sans effroi, gronder loin de ses traces,
Les foudres de la cour et le vent des disgrâces.

   Tels ces arbres heureux et du ciel protégés (16)
Que l'humide aquilon n'a jamais outragés
Conservent la fraîcheur de leur feuille odorante
Quand sous de noirs frimas la terre est expirante ;
Etendent leurs rameaux et parmi les hivers,
Poussent encore des fleurs et de fruits sont couverts.
 
 
 
 
 

Notes:

1)  Tel paraît riche que n'a rien ; tel paraît pauvre que est fort riche. Ch. 13, v. 7.

2)  Les richesses servent à l'homme pour payer sa rançon, mais le pauvre n'entend pas de menaces. Ibid. v. 8.

   3)  L'espérance différée afflige l'âme. Ibid. v. 12.

   4)  Le bien amassé par de mauvais moyens diminuera : celui qui en amasse par son travail le verra se multiplier Ibid. v. 11.

   5)  La maison des méchants sera détruite : les tentes des justes seront florissantes. Ch. 14, v. 11.

   6)  Un homme qui se hâte de s'enrichir et qui porte envie aux autres ne sait pas qu'il sera surpris tout d'un coup de la pauvreté. Ch. 28, v. 22.

   7)  Il vaut mieux être invité avec affection à manger des herbes, qu'à manger le veau gras lorsqu'on est haï.  Ch. 15, v. 17.

   8)  L'âme tranquille est un festin continuel. Ibid. v. 15.
               Peu avec la crainte de Dieu, vaut mieux que de grands trésors accompagnés de trouble. Ibid. v. 16.

   9)  Les richesses donnent beaucoup de nouveaux amis ; mais ceux mêmes qu'avait le pauvre se séparent de lui. Ch. 19, v. 4.

10)  Que sert à l'insensé d'avoir du bien entre les mains ?  En achètera-t-il la sagesse, lui qui n'a point d'intelligence ? Ch. 17, v. 16.

11)  Celui que élève sa maison bien haut en cherche la ruine. Ibid. v. 26.

12)  Le riche commande au pauvre; celui qui emprunte est assujetti à celui qui prête. Ch. 22, v. 7.

13)  Celui qui se hâte de s'enrichir ne sera pas innocent. Ch. 28, v. 20.

14)  L'un donne libéralement et en devient plus riche, l'autre omet de faire le bien et il s'appauvrit. Ch. 11, v. 24.
              Celui qui donne abondamment sera lui-même engraissé ; celui qui enivre sera lui-même enivré. Ibid. v. 25.

15)  Celui qui cache le froment sera maudit du peuple ; la bénédiction viendra sur la tête de celui qui le débite. Ibid. v. 26.

16)  Celui qui se fie en ses richesses tombera ; mais les justes fleuriront comme une branche. Ibid. v. 28.