DISCOURS II,

Tiré des chapitres 5, 6 & 7 des proverbes de Salomon.
Passions illégitimes, tendresse conjugale.




MALHEUREUX, où t'entraîne un penchant criminel?
Dans des vases dorés il t'abreuve de fiel.
Apprends mieux à connaître une femme adultère ; (1)
Le fer est moins tranchant (2) , l'absinthe est moins amère.
Tu livres dans ses mains ton honneur et ton sort ;
Tu languis à ses pieds, ils mènent à la mort : (3)
C'est le terme où conduit une indigne tendresse.
Je plaindrais moins ton cur dans sa lâche faiblesse,
Si de tes citoyens défiant le mépris,
Pour une courtisane il se montrait épris.
En proie à des amants illustres ou vulgaires,
Elle n'offre à leurs feux que des feux mercenaires ;
Mais son crime se borne à ce honteux profit :
La soif du gain l'enflamme, et ce gain lui suffit. (4)
Il faut d'autres objets à l'épouse infidèle ;
Devoir, décence, honneur, rien n'est sacré pour elle.
Dans son âme à la fois naissent tous les désirs,
Tous les crimes, s'il faut, servent à ses plaisirs ;
A son ignominie elle joint l'insolence,
Au seing de la mollesse assouvit sa vengeance,
En jouit, et d'un front qui ne pâlit jamais,
En ordonnant des jeux commande des forfaits.

   Je sais, faible mortel, jouet de ses caprices,
Quel piège t'a conduit dans ces tristes délices.
Tu n'as pu résister aux flammes d'un regard, (5)
Aux douceurs de la voix (6) , aux prestiges de l'art.
"Approchez, disait-elle, entrez sous ces portiques. (7)
Admirez ce palais, ces lambris magnifiques ;
L'Egypte m'a fourni les tissus précieux, (8)
Dont ces murs sont couverts, et qui charment les yeux.
Que ces berceaux sont frais, et que la nuit est belle !
Des fleurs de mes jardins le parfum vous appelle ;
C'est l'encens du plaisir et de la volupté. (9)
Entrez, ne quittez plus cet asile enchanté : (10)
Mon époux est absent (11) ; peu touché de mes peines,
Il me fuit, il parcourt des régions lointaines,
Il me force, l'ingrat ..." A ce discours trompeur
L'amour blesse, attendrit et dévore ton cur. (12)
Et tu ne sais donc pas que pour le même usage
Plus d'une fois sa bouche employa de langage ;
Que d'autres avant toi, tombés à ses genoux, (13)
Ont goûté ses faveurs, éprouvé ses dégoûts ;
Que si le plus doux miel de sa bouche distille ,
L'atteinte du poison n'en est que plus subtile ;
Qu'elle brille à tes yeux d'un éclat emprunté ,
Que tout est faux en elle, et même sa beauté.
Ah ! brise enfin tes nuds, et sors du précipice. (14)

   Et toi, mon fils (15 ), et toi qu'au sein de la justice
J'ai pris soin d'élever dans la loi du Seigneur,
Toi que j'ai tant instruit des devoirs de l'honneur,
De ce lâche mortel ne suis jamais l'exemple ;
Ton corps, du Dieu vivant est l'ouvrage et le temple.
Crains, si tu n'es docile à mes conseils secrets,
Qu'ils n'augmentent un jour ta honte et tes regrets, (16)
Et que du désespoir, fruit impuissant du crime,
Dans tes derniers moments tu ne sois la victime.
Eh pourquoi, diras-tu, n'ai-je point écouté
La voix de mes amis et de la vérité ? (17)
J'ai fui l'instruction (18) , j'ai ri de la sagesse ;
J'ai tout sacrifié, fortune, honneur, jeunesse : (19)
O ciel ! et je n'emporte, en tombant chez les morts,
Que le vain repentir, l'opprobre et les remords.

   Non, mon fils, jouis mieux des beaux jours qui te restent ;
Renonce aux voluptés que les sages détestent.
Bois des eaux de ta source (20) , et ne va point ailleurs,
D'une soif adultère éteindre les ardeurs.
Le ciel mit dans tes bras l'épouse la plus pure ; (21)
Elle tient ses attraits des mains de la nature ;
Son cur est sans détour, son esprit est sans fard ;
Elle a le don de plaire, elle en méprise l'art.
Chaque jour la retrouve et plus tendre et plus belle.
Telle est dans ses transports la simple tourterelle.
Satisfais, tu le dois, ses innocents désirs,
Et ta félicité naîtra de ses plaisirs. (22)
De guirlandes de fleurs elle a tissu tes chaînes;
Compagne de ton sort elle adoucit tes peines :
Tu dors à ses côtés d'un tranquille sommeil;
Elle est dans les revers ton appui, ton conseil,
Et dans ce cur sensible où le tien se déploie,
Tu verses tes douleurs, ou tu répands ta joie.
De précieux enfants, gages de vos amours,
Deviendront le soutien, le charme de vos jours.
Ils auront la beauté, les grâces de leur mère;
Ils auront les vertus et l'âme de leur père;
Et rendus par vos soins dignes de leurs aïeux,
Quand une mort paisible aura fermé vos yeux,
Sous des traits, sous des noms chéris de la patrie,
Ils sauront aux humains retracer votre vie.
Ainsi finit le sort de deux tendres époux.
Trop parfaite union dont les nuds sont si doux,
Société sacrée à qui tout rend hommage,
Du céleste bonheur vous seule êtes l'image :
Vous seule au rang divin élevez les mortels.
Respecte donc, mon fils, des nuds tant solennels;
Qu'ils fassent ici bas et ta force et ta gloire.
Remporte sur tes sens une entière victoire.
L'homme a dans ses devoirs l'objet de tous ses vux ;
Plus il leur est fidèle, et plus il est heureux.
La vertu fut toujours la volupté suprême.
Interroge le vice, il te dira lui-même
Qu'il connut le plaisir, mais jamais le bonheur :
Il n'en est point, mon fils, pour qui vit sans honneur.

Notes:

1) Ne vous laissez point aller aux artifices de la femme : car les lèvres de la prostituée distillent des rayons de miel, et son gosier est plus doux que l'huile. Ch. 5, v. 3.

  2)  Mais la fin en est amère comme l'absinthe, et perçante comme une épée à deux tranchants.  Ibid. v. 4.

  3)  Ses pieds descendent dans la mort ; ses pas s'enfoncent jusqu'aux enfers. Ibid. v. 5.

  4)  Le crime de la courtisane est à peine d'un seul pain ; mais la femme adultère captive l'âme de l'homme, laquelle n'a point de prix. Ch. 6, v. 26.

  5)  Cette femme vint au-devant de lui parée comme une courtisane, et pleine d'artifices. Ch. 7, v. 10.

  6)  Elle est causeuse ... et dresse des embûches à chaque coin. Ibid. v. 11,12.

  7)  Je suis sortie au-devant de vous ; j'ai désiré de vous voir, et je vous trouve. Ibid. v. 15.

  8)  J'ai orné mon lit de riches couvertures, de courtepointes d'Egypte en broderie. Ibid. v. 16.

  9)  Je t'ai parfumé de myrrhe, d'aloès et de cinnamome Ibid. v. 17.

10)  Venez, enivrons-nous de délices jusqu'au matin ; jouissons des plaisirs de l'amour. Ibid. v. 18.

11)  Car le mari n'est point en sa maison, il est en voyage et s'en est allé bien loin. Ibid. v. 19.

12)  Elle l'entraîne ainsi par de grands discours, et le renverse par ses paroles flatteuses. Ibid. v. 21.
       Il la suit ... comme un insensé qu'on enchaîne ... Ibid. v. 22.

13)  Car elle en a blessé et renversé plusieurs, et elle a fait perdre la vie aux plus forts. Ibid. v. 26.

14)  Que votre cur ne se laisse point emporter dans les voies de cette femme, et ne vous égarez point dans ses entiers. Ibid. v. 25.
        Le chemin de sa maison est le chemin de l'enfer, et il pénètre jusqu'au séjour de la mort. Ibid. v. 27.

15)  Maintenant donc, mes enfants, écoutez moi : rendez-vous attentifs aux paroles de ma bouche. Ibid. v. 24.

16)  Eloignez votre voie de cette femme ... de peur ... que vous ne soupiriez enfin quand vous aurez consumé vos forces et votre corps. Ch. 5, v. 8, 9, 11.

17) Et que vous ne disiez : comment ai-je haï l'instruction ? Comment mon cur a-t-il méprisé les remontrances qu'on m'a faites ? Ibid. v. 12.

18)  Pourquoi n'ai-je point écouté la voix de ceux qui m'enseignaient, ni prêté l'oreille à mes maîtres ? Ibid. v. 13.

19)  J'ai été en peu de temps plongé dans toutes sortes de maux, au milieu de l'assemblée et de l'Eglise de Dieu.  Ibid. v. 14.

20)  Buvez de l'eau de votre citerne, et des ruisseaux de votre fontaine. Ibid. v. 15.

21)  ...Ne goûtez de joie qu'avec la femme que vous avez épousée dans votre jeunesse. Ibid. v. 18.

22)  Comme une biche très chère, et comme une chevrette très agréable : que sa compagnie vous suffise en tout temps; et que son amour soit toujours votre joie. Ibid. v. 19.