VOYAGE DE LANGUEDOC ET DE PROVENCE

 Mirabeau, le 24 Septembre 1740 (1)


    C'est donc très sérieusement, Madame,(2)que vous demandez la relation de notre(3)voyage. Vous le voulez même en prose et en vers. C'est un marché fait, dites-vous; nous ne saurions nous en dédire. Il faut bien vous en croire; mais croyez aussi que jamais parole ne fut plus légèrement engagée. Je suis sûrQue tout homme sensé rira

D'une entreprise si falote;
Que personne ne nous lira,
Ou que celui qui le fera,
A coup sûr, très fort s'ennuîra;
Que vers et prose on sifflera;
Et que sur cette preuve-là,
Le régiment de la Calotte
Pour ses voyageurs nous prendra.

Quoi qu'il en puisse arriver, le plus grand malheur serait de vous déplaire. Nous obéirons de notre mieux. Mais gardez-vous au moins le secret. Un ouvrage fait pour vous ne doit être mauvais qu'incognito.

Comme ce n'est point ici un poème épique, nous commencerons modestement par Castelnaudary, et nous n'en dirons rien.

Narbonne, ayant été le premier objet de notre attention, sera aussi le premier article de notre itinéraire. N'y eût-il que ses anciennes inscriptions qu'a si fort respectées le temps, cette Narbonne mériterait un peu plus d'égards que n'en ont eu les deux célèbres voyageurs. Nous pouvons attester qu'il n'y plut ni n'y tonna (4) pendant plus de quatre heures, et que jamais le ciel ne fut plus serein que lorsque nous en partîmes.Mais vu le local enterré

De la cité primatiale,
Nous croyons, tout considéré,
Que quand la saison pluviale
Au milieu du champ labouré
Ferme la bouche au cigale,
Toutes les eaux ont conjuré
D'environner, bon gré mal gré,
La ville achiépiscopale;
Ce qui rend ce lieu révéré
Un cloaque beaucoup trop sale,
De quoi Chapelle a murmuré;
Mais d'un ton si peu mesuré
Qu'il en résulte grand scandale,
Au point qu'un prébendier lettré
De l'Eglise Collégiale
Nous dit d'un air très assuré
Que ce voyage célébré
N'était qu'au fond qu'oeuvre de balle,
Et que Narbonne qu'il ravale
Ne l'avait jamais admiré.

Le fait, Madame, est vrai à la lettre. A telles enseignes que le docte prébendier se dessaisit en notre faveur, avec une joie extrême, de l'oeuvre de ces Messieurs, qui lui paraissent de très mauvais plaisants. Ce n'est pas au reste le seul plaisir qu'il nous eut fait. Ce généreux inconnu nous avait menés au palais archiépiscopal admirer les antiquités qu'on y a recueillies. Nous vîmes toute la maison, qui est grande, noble, claire même en dépit de tout ce qui devrait la rendre obscure. Mais on a logé un peu haut le Primat d'Occitanie. Nous avions ensuite suivi notre guide à la Métropole, qui sera une fort belle église quand il plaira à Dieu et aux Etats de faire finir la nef. Quant à ce tableau si dénigré dans l'oeuvre susdit, Messieurs de Narbonne le regrettent tous les jours malgré la copie que M. le Duc d'Orléans leur en laissa libéralement, mais qu'ils trouvent fort médiocre, quoique le Lazare y soit peut-être aussi noir que dans l'original.

Nous reprîmes notre chemin et parcourûmes gaiement les chaussées qui mènent à Béziers. Cette ville est pour ses habitants un lieu céleste, comme il est aisé d'en juger par un passage latin d'un de leurs auteurs, dont je vous fais grâce. La nuit nous ayant surpris avant d'y être arrivés, nous fûmes tentés d'y coucher.Mais sachant par tradition

Que dans cette agréable ville,
Pour le fol de chaque saison
Très prudemment chaque maison
A soin d'avoir un domicile;
Et craignant pour mon compagnon,
Qui pour moi n'était pas tranquille,
Nous criâmes au postillon
Au plus vite de faire gille.

Ce fut donc à Pézenas que nous allâmes chercher notre gîte. Il était tard quand nous y arrivâmes; les portes étaient fermées. Nous en fûmes si piqués que nous ne voulûmes plus y entrer quand on les ouvrit le lendemain matin. Mais que nous fûmes enchantés des dehors! Il n'en est point de plus riants ni de mieux cultivés. Quoique Pézenas n'ait pas de proverbe latin en sa faveur, sa situation vaut bien celle de Béziers. La chaussée qui commence après les casernes du roi, et sur la beauté de laquelle on ne peut trop se récrier, ne dura pas autant que nous aurions voulu. Elle aboutit à une route assez sauvage qui nous conduisit à Vallemagne, lieu passablement digne de la curiosité des voyageurs.    Près d'une chaîne des rochers

    S'élève un monastère antique.
    De son église très gothique,
    Deux tours, espèce de clochers,
    Ornent la façade rustique.
Les échos, s'il en est dans ce triste séjour,
    D'aucun bruit n'y frappent l'oreille;
    Et leur troupe oisive sommeille
    Dans les cavernes d'alentour.

Dépêche, dis-je à un postillon de quatre-vingts ans qui changeait nos chevaux: l'horreur me gagne; quelle solitude! C'est la Thébaïde en raccourci: allons, l'Abbé. Ni vous ni moi ne commereçons avec les anachorètes. Eh! De par tous les diables, ce sont des Bernardins, s'écria le maître de la poste, que nous ne croyions pas si près de nous. Or vous saurez que ce bonhomme pouvez faire la différence d'un anachorète et d'un Bernardin; car il avait sur un vieux coffre, à côté de sa porte, quelques centaines de feuillets de la vie des pères du désert, rongés des rats. Si vous voulez dîner, ajouta-t-il, entrez, on vous fera bonne chère.

Nos moines sont des bons vivants,
L'un pour l'autre fort indulgents,
Ne faisant rien qui les ennuie;
Ayant leur cave bien garnie.
Toujours reposés et contents,
Visitant peu la sacristie;
Mais quelquefois, les jours de pluie,
Priant Dieu pour tuer le temps.

Il est vrai qu'ils avaient profité de cette matinée-là, qui était sombre et pluvieuse, pour dépêcher une grand'messe. Nous gagnâmes le cloître. Croiriez-vous, Madame, qu'un cloître de solitaires fût une grotte enchantée? Tel est pourtant celui de l'Abbaye de Vallemagne; je ne puis mieux le comparer qu'à une décoration d'opéra. Il y a surtout une fontaine qui mériterait le pinceau de l'Arioste. Elle ressemble comme deux gouttes d'eau à la fontaine de l'Amour.

    Sur sept colonnes, des feuillages
    Entrelacés dans les berceaux
    Forment un dôme de rameaux,
    Dont les délicieux ombrages
    Font goûter dans des lieux si beaux
    Le frais des plus sombres bocages.
    Sous cette voûte de cerceaux,
    La plus heureuse des Naïades
    Répand le crystal des eaux
    Par deux différentes cascades.
    Au pied de leur dernier bassin,
    Un frère, garçon très capable,
    Entouré de flacons de vins,
    Plaçait le buffet et la table.
Tout auprès, un dîner, dont la suave odeur
    Aurait du plus mince mangeur
    Provoqué la concupiscence,
Tenu sur des fourneaux à son point de chaleur,
    Pour disparaître attendait la présence
De quatre Bernardins qui s'ennuyaient au choeur.

Dans ce moment nous enviâmes presque le sort de ces pauvres religieux. Nous nous regardions de cet air qui peint si bien tous les mouvements de l'âme. Chacun de nous appliquait ce qu'il voyait à sa vocation particulière; et nous nous devinions sans nous parler.

L'Abbé convoitait l'Abbaye.
Pour moi qui pensait moins à Dieu,
Ah! disais-je, si dans ce lieu
Je trouvais Iris ou Sylvie!

Car voilà les hommes. Ce qui est un sujet d'édification pour les uns est un objet de scandale pour les autres. Que de morale à débiter là-dessus! Prenons congé de notre délicieuse fontaine; elle nous a menés un peu loin.

O fontaine de Vallemagne!
Flots sans cesse renouvelés,
La plus agréable campagne
Ne vaut pas vos bords isolés.

Il n'y avait plus qu'une poste pour arriver à Loupian, lieu célèbre par ses vins, dont nos devanciers (5) voulurent se mettre à portée de juger. Leurs imitateurs en ce point seul, nous nous y arrêtâmes. Mais l'année, nous dit-on, n'avait pas été bonne. L'hôtesse entreprit de nous dédommager avec des huîtres d'un goût fort inférieur à celle[s] de l'Océan.

Remontés en chaise, nous nous livrions à l'admiration que nous causait la beauté du pays,

Quand deux gentilles demoiselles,
D'un air agréable et badin,
Qui n'annonçait pas des cruelles,
Nous arrêtèrent en chemin.

Elles nous demandèrent des places dans notre chaise pour aller jusqu'au village prochain qui était le lieu de la poste. L'Abbé fut impoli pour la première fois de sa vie; il les refusa inhumainement, et je fus obligé, malgré moi, d'être de moitié de son refus.

Nous commencions alors à côtoyer l'étang de Thau, qui se débouche dans le golfe de Lyon par le port de Cette et par le passage de Maguelonne. Il fallut descendre en faveur de mon compagnon, qui voyait pour la première fois les campagnes d'Amphitrite, et qui voulait contempler à son aiseCe vaste amas de flots, ce superbe élément,
De l'aveugle fortune image naturelle,
Comme elle séduisant, et perfide comme elle:
Asile des forfaits, noir séjour des hasards,
Théâtre dangereux du commerce et de Mars;
Des plus rares trésors source avare et féconde.
Et l'empire commun de tous les rois du monde.

Nous arrivâmes enfin à Montpellier. Cette ville n'aura rien de nous aujourd'hui, Madame, et vous vous passeriez bien de savoir qu'après nous être fait d'abord conduire au Jardin Royal des Plantes, et avoir parcouru légèrement au retour tout ce qu'on est dans l'usage de montrer aux étrangers, nous vînmes avec empressement chercher un excellent souper, auquel nous étions préparés par le repas frugal que nous avions fait à Loupian.

La matinée du lendemain fut employée à visiter la Mosson et la Vérune. Les eaux et les promenades de celle-ci ne méritent guère moins de curiosité que la magnificence de la première, où il y a des beautés royales; mais où, sans être difficile à l'excès, on peut trouver quelques défauts, auxquels, à la vérité, le seigneur châtelain est en état de remédier.

Nous nous hâtâmes, après cela, de gagner Lunel, où nous fûmes accueillis par M. de la Graulet (6), Major du régiment de Duras, qui commandait dans ce quartier. Il nous donna un aussi bon souper que s'il nous eût attendu. L'Abbé en profita médiocrement.

Il quitta cette bonne chère
Pour une dévote action
Que ceux de sa profession
Ne font pas trop pour l'ordinaire.
Ce fut, je crois, son bréviaire
Qui causa son désertion.
Notre convive militaire
Partagea mon affliction.
Mais comme en toute occasion
La Providence débonnaire
Compense d'une main légère
Plaisir et tribulation,
La retraite de mon confrère
Grossit pour moi la portion
D'un vin de Saint-Emilion
Qu'à Lunel je n'attendais guère.

Une partie de la nuit se passa joyeusement à table. Nous nous séparâmes de notre hôte à huit heures du matin, et nous courûmes à Nîmes pour y admirer ces ouvrages si supérieurs aux ouvrages modernes, si digne de la poésie la plus majestueuse; en un mot, les chefs-d'oeuvre immortels dont cette cité autrefois si considérable a été enrichie par les Romains. Les arènes s'aperçoivent d'aussi loin que la ville même.

Monument qui transmet à la postérité
Et leur magnificence et leur férocité.
Par des degrés obscurs, sous des voûtes antiques,
Nous montons avec peine au sommet des portiques.
Là, nos yeux étonnés promènent leurs regards
Sur les restes pompeux du faste des Césars.
Nous contemplons l'enceinte où l'arène souillée
Par tout le sang humain dont elle fut mouillée,
Vit tant de fois le peuple ordonner le trépas
Du combattant vaincu qui lui tendait le bras.
Quoi! Dis-je, c'est ici, sur cette même pierre,
Qu'ont épargnée les ans, la vengeance et la guerre,
Que ce sexe si cher au reste des mortels,
Ornement adoré de ces jeux criminels,
Venait d'un front serein et de meurtres avide
Savourer à loisir un spectacle homicide!
C'est dans ce triste lieu qu'une jeune beauté,
Ne respirant ailleurs qu'amour et volupté,
Par le geste fatal de sa main renversée
Déclarait sans pitié sa barbare pensée,
Et conduisait de l'oeil le poignard suspendu,
Dans le flanc du captif à ses pieds étendu!

Des voyageurs font des réflexions à propos de tout. J'avoue, Madame, que la tirade est un peu sérieuse; je vous en demande pardon. La vue d'un amphithéâtre romain a réveillé en moi les idées tragiques.

Ce serait ici le lieu de vous donner quelque idée des autres antiquités de Nîmes. La Tour Magne, le temple de Diane et la fontaine qui est auprès, ont dans leurs ruines mêmes quelque chose d'auguste. Mais ce qu'on appelle la Maison Carrée, édifice qu'on regarde comme le monument de toute l'antiquité le plus conservé, frappe et fixe les yeux les moins connaisseurs.

On trouve à chaque pas des bas-reliefs et des inscriptions. Les aigles romaines se voient partout. Enfin, par je ne sais quel enchantement, on s'imagine, plus de treize cents ans après l'expulsion totale des Romains hors des Gaules, se retrouver avec eux, habiter encore une de leurs colonies. Nous en séjournâmes plus longtemps à Nîmes. Un jour franc nous suffit à peine pout tout voir et revoir. Ce temps d'ailleurs, grâce à M. d'Apremont, (7)ne pouvait être mieux employé; il ne nous quitta point, et l'on ne saurait rien ajouter à la réception qu'il nous fit.

Or donc prions la Providence
De placer toujours sur nos pas
Le Languedoc et la Provence
Et surtout Messieurs de Duras:
Rencontre douce et grâcieuse
Pour les voyageurs leurs amis,
Autant qu'elle serait fâcheuse
Pour les bataillons ennemis.

Il nous restait le Pont du Gard. Notre curiosité excitée de plus en plus nous fit quitter le chemin de la poste. Après une infinité de détours tortueux entre deux montagnes, nous nous trouvâmes sur les bords du Gardon, ayant en perspective le pont, ou plutôt trois ponts l'un sur l'autre.

Pour vous peindre le Pont du Gard,
Il faudrait employer l'art
Et le jargon d'un architecte;
Mais nous pensons qu'à cet égard
De notre couple trop bavard
La science vous est suspecte;
Aussi sans courir de hasard,
Notre Muse trop circonspecte
Ne fera point de fol écart
Sur ces arches qu'elle repsecte,
Qui sans doute périront tard.

Ici, Madame, l'admiration épuisée fait place à une surprise mêlée d'effroi. Il nous fallait plusieurs heures pour considérer ce merveilleux ouvrage. Imaginez deux montagnes séparées par une rivière, et réunies par ce triple pont, où la hardiesse le dispute à la solidité. Nous grimpâmes jusques sur l'aqueduc, que nous traversâmes presque en rampant d'un bout à l'autre,

Offrant un culte romanesque
A ces lieux dérobés aux coups
De la barbarie arabesque,
Et même échappés au courroux
De ce pourfendeur (8) gigantesque,
Qui des Romains fut si jaloux
Que sa fureur détruisit presque
Ce que le temps laissait pour nous;
Examinant à deux genoux
Un débris de peinture à fresque, (9)
Et d'un oeil anglais ou tudesque,
Dévorant jusqu'aux cailloux.

Puis quittant à regret, quoique avec une sorte de confusion, un monument trop propre à nous convaincre de la supériorité sans bornes des Romains, nous poursuivîmes notre route, et ne fûmes plus occupés après cela que du plaisir de revoir bientôt un ami fort cher que nous allions chercher de si loin. Cette idée flatteuse fut le sujet de notre conversation le reste de la journée. Sur le soir, l'approche de Villeneuve fit diversion à nos entretiens. Du haut de la montagne, d'où nous l'aperçûmes, cette jolie ville paraît être dans la plaine, quoique sur une côte fort élevée. La beauté du paysage et la largeur du Rhône forment le point de vue le plus surprenant et le plus agréable.

C'est ici que du Languedoc
Finit la terre épiscopale;
A l'autre rive, sur un roc,
Est la citadelle papale,
Que sous la clef pontificale
Les gens de soutane et de froc
Défendraient fort bien dans un choc,
Avec une ardeur sans égale,
Contre les troupes du Maroc,
La mer leur servant d'intervalle.

Nous passâmes les deux bras du Rhône, et nous arrivâmes à Avignon, au milieu des cris de joie et des acclamations d'un peuple immense. N'allez pas croire que tout ce tintamarre se fit pour nous. On célébrait alors dans cette ville l'exaltation de Benoît XIV. Les fêtes duraient depuis trois jours. Nous vîmes la dernière, et sans doute la plus belle.

Nos yeux en furent éblouis.
L'art, la richesse, l'ordonnance
Avaient épuisé la science
Des décorateurs du pays.
Au milieu d'une grande place,
Douze fagots mal assemblés
D'une nombreuse populace
Excitaient les cris redoublés.
Tout autour cinquante figures
Qu'on nous dit être des soldats,
Pour faire cesser le fracas
Vomissaient un torrent d'injures;
Mais de peur des égratignures
Ils criaient et ne bourraient pas.

Alors les canons commencèrent.
Le Commandant vêtu de bleu
Aux fusiliers qui se troublèrent
Permit de se remettre un peu.
Puis leurs vieux mousquets ils levèrent:
Trente-quatre firent faux feu
Et quatorze en tirant crevèrent.
Si personne ne fut tué
Ou pour le moins estropié
Par cette comique décharge,
C'est un miracle en vérité
Qui mérite d'être attesté.
Mais nous prîmes soudain le large,
Voyant que l'alguazil-major
Voulait faire tirer encore.

Nous entrâmes en diligence
Au palais de son Excellence
Monseigneur le Vice-Légat.
C'est là que pour Rome il préside,
Et c'est dans sa cour que réside
Toute la pompe du Comtat.
D'abord ni lanterne ni lampe
La nuit n'éclaire l'escalier;
Il fallut pour nous appuyer,
A tâtons du fer de la rampe
L'un l'autre nous étayer.
Après avoir à l'aventure
Fait en montant plus d'un faux pas,
Nous trouvons une salle obscure
Où, sur quelques vieux matelas
Quatre Suisses de Carpentras
Ne buvaient pas l'eau tout pur.
Mais rien de plus ne pûmes voir.
Un vieux prêtre, entr'ouvrant la porte
D'un appartement assez noir,
Dit, « Allons, vite, que l'on sorte,
Tout est couché, Messieurs, bon soir. »

Notre ambassade ainsi finie,
Nous revînmes à notre hôtel,
Où Dieu sait quelle compagnie,
D'une table mal servie
Dévora le régal cruel.

La maîtresse d'ailleurs polie,
Pour nous exprès avait trouvé
Un de ces batteurs de pavé,
Vrais doyens de messagerie,
Sur le front desquels est gravé
Qu'ils ont menti toute leur vie.
Il venait de passer les monts.
Mon bavard, sans qu'on le sémonce,
Faisant et demande et réponse.
Parle d'églises, de sermons,
De consistoires, d'audiences,
De Prélats, de Nonains, d'Abbés,
De Moines et de Sigisbés,
De miracles et d'indulgences,
Du Doge et des Procurateurs,
Des Francs-Maçons et des Trembleurs,
De l'Opéra, de la gazette,
De Sixte-Quinte, de Tamerlan,
De Notre Dame de Lorette,
Du Sérail et de Kouli-Kan,
De vers et de géométrie,
D'histoire, de théologie,
De Versailles, De Pétersbourg,
Des Conciles, de la marine,
Du Conclave, de la tontine,
Et du siège de Philisbourg.
Il partait pour le nouveau monde;
Mais de dépit je me levai
Et promptement je me sauvai,
Comme il faisait déjà sa ronde
Dans les plaines du Paraguai.

J'arrive enfin au domicile,
Qui jusqu'au retour du soleil
Semblait au moins pour mon sommeil
M'assurer un commode asile;
J'y fus aussitôt infecté
Par l'odeur d'un suif empesté,
Reste expirant de la bougie
Dont avec prodigalité
Toute cette ville ébaudie
Ornait portail et galerie
En l'honneur de Sa Sainteté.

Je n'en fus pas quitte pour ce vilain parfum. Un nuage de cousins me tint compagnie toute la nuit; ce qui me rappela fort désagréablement un certain voyage d'Horace, dont la relation vaut un peu mieux que celle-ci.

Cependant l'aurore vermeille
Répand ses feux sur l'horizon;
Je me lève, l'Abbé s'éveille,
J'entends le fouet du postillon.
Ce fut pour moi bruit agréable;
Adieu donc, ville d'Avignon,
Ville pourtant très respectable;
Si dans tes murs tout curieux
Qui va voir faire l'exercice
Risquait moins sa vie ou ses yeux;
Et qu'un bon ordre de police
Mit tous les conteurs ennuyeux
Dans les prisons du saint Office.

Rien de plus beau que l'entrée du Comtat par le Languedoc; rien de plus charmant que la sortie d'Avignon par la Provence.

Des deux côtés d'un chemin comparable à ceux du Languedoc règnent des canaux qui le traversent en mille endroits. La Durance en fournit une partie; les autres viennent de Vaucluse. Le crystal transparent des uns, l'eau trouble des autres, font démêler aisément la différence de leurs sources. De hauts peupliers semés sans ordre y défendent du soleil, dont l'ardeur commence à être extrême. On touche à la province du royaume la plus méridionale. La Durance, qui passe à Bompar, nous fit entrer insensiblement en Provence.

D'arides chemins, une chaîne de montagnes, des oliviers pour toute verdure, telle est la route qui nous conduisit à Aix, grande et belle ville qui vaut bien un article à part. Nous vous le réservons, Madame, pour le second volume de cet ouvrage mémorable.

Ici finira, en attendant, le bavardage du couple d'amis voyageurs, qu'un second passage de la Durance, à quatre ou cinq lieues d'Aix, fit enfin arriver au terme de leurs courses, au château de Mirabeau.

C'est de ce brûlant rivage,
Dont l'ardente aridité
Offre le pin pour bocage,
Un désert pour paysage
Par les torrents humecté:
Lieu où l'oiseau de carnage
Dispute au hibou sauvage,
D'un roc la concavité,
Un chêne détruit par l'âge;
Noir théâtre de la rage
De plus d'un vent redouté,
Où l'époux peu respecté
D'une déesse volage
Forge par maint alliage
Les traits de la déité,
Qui d'un sourcil irrité
Etonne, ébranle, ravage
L'univers épouvanté.
Mais laissons ce radotage.
De ce lieu très peu flatté,
J'ose vous offrir l'hommage
D'un mortel peu dans l'usage
De trahir la vérité.
Si réunir tout suffrage
Sans l'avoir sollicité;
Si noblesse sans fierté,
Agrément sans étalage,
Raison sans austérité,
Font un unique assemblage;
Ces traits, votre heureux partage,
Honorent l'humanité.
Hélas! La naïveté
De ce compliment peu sage
Doit vous plaire davantage
Qu'un discours plus apprêté,
Dont le brillant verbiage
Manque de réalité.
Si de ma témérité
J'ai cru cacher le langage
Sous l'auspice accrédité
De l'agréable voyage,
Qui par fameux personnage
Va vous être présenté;
Pardonnez ce badinage,
Voyez mon humilité;
De l'éclat d'un faux plumage
Je ne fais pas vanité.
La modestie à mon âge
N'est commune qualité.

On vous ment sur Mirabeau, Madame la Comtesse. L'auteur, très véridique d'ailleurs, s'est égayé sur la peinture qu'il fait de lui et de ses états. Il vous donne pour un désert affreux un séjour aussi beaux qu'il soit possible d'en trouver dans un pays de montagnes:

Car nous lisons dans des chroniques
Qui ne sont pas encore publiques,
Qu'autrefois le bon Roi René
Dans cet asile fortuné
Faisait des retraites mystiques.
On voit même un canal fort net
Où sans tasse ni gobelet
Ce roi buvait l'eau vive et pure,
Dont la fraîcheur et le murmure
L'endormaient dans un cabinet
Formé de fleurs et de verdure;
Et de nos jours une beauté
Qui n'était rien moins que bigote,
Avec une soeur peu dévote
Y chercha l'hospitalité.
C'était la fugitive Hortense,
Laquelle, nous dit-on ici,
Sur les rives de la Durance
Ne pourchassait pas son mari.

Voilà ce que c'est, Madame, que ce lieu si fort défiguré par son seigneur. Que ne peut-on vous faire connaître aussi, telle qu'elle est, la dame du château! Cette entreprise passe nos forces. Il est difficile de bien louer ce qui est véritablement louable. Peindre Madame la Marquise de Mirabeau, (10)c'est peindre la douceur, la raison, les bienséances et la vertu même.

Oh, pour cette fois, taisons-nous.
Dieu vous gard, aimables époux
Que chacun chérit et révère.
De notre long itinéraire
L'ennui retombera sur nous
S'il n'a le bonheur de vous plaire.


SUITE DU VOYAGE DE LANGUEDOC ET DE PROVENCE

 
 A Mirabeau, le 28 Octobre 1740
Imaginez trois voyageurs,
Et qui pourtant ne sont menteurs,
Qu'une voiture délabrée,
Par maigres chevaux tirée,
Pendant trois jours a fracassés,
Disloqués, meurtris et versés
Jusqu'à certain lieu plein d'ornières,
Où lesdits chevaux morts de faim,
Malgré mille coups d'étrivières,
Se son arrêtés en chemin,
Nous faisant clairement comprendre
Qu'ils avaient assez voyagé,
Que de nous ils prenaient congé,
Et qu'ils nous priaient de descendre.

Jugez donc après ce cadeau,
De quel air, sans feu ni manteau,
Par une nuit très pluvieuse,
Notre troupe fort peu joyeuse,
Traversant à pied maint côteau,
Au bout d'une route scabreuse,
Parvint enfin jusqu'au château.
Trois têtes dont la chevelure,
Distillant l'eau de toutes parts,
Imite bien la figure
Des scamandres et des sangars.

Voilà, Madame, le portrait au naturel d'un Marquis fort aimable, d'un Sénateur qui ne peut se louer lui-même parce qu'il tient la plume, et d'un très joli Chevalier de Saint Jean de Jérusalem. Nous arrivons; et mon premier soin, dans l'attirail que je viens de vous décrire, est d'obéir à vos ordres. Ma première gazette a eu le bonheur de vous plaire. Je vais risquer la seconde avec l'aide de mes compagnons.

Demain nos Muses reposés,
Fraîches, vermeilles et frisées,
Mettront d'accord harpes et luth,
Et vous payeront leur tribut.


 29 Octobre 1740
Nous voici bien éveillés, quoiqu'il ne soit que midi. L'atelier est prêt; nous commençons sans préambule.

Victimes de notre curiosté, nous partîmes le 15 de ce mois. La description de notre équipage paraît propre à être placée dans un ouvrage fait uniquement pour vous amuser.

Toi qui crayonnes en pastel,
Viens, accours, Muse subalterne;
Peins-nous partant d'un vieux châtel,
Plus fiers que gendarmes de Berne.
Et toi, railleur universel,
Dieu polisson, je me prosterne
Devant ton agréable autel.
Ton influence me gouverne,
Père heureux de la baliverne,
Prête à ma Muse ce vrai sel
Dont tu sus enrichir Michel (11)
Et priver tout auteur moderne.
Tel qu'en sortant du Toboso,
Le Sieur de la triste figure,
Piquant sans succès sa monture,
Malgré les conseils de Sancho,
Courut suivant son vertigo,
Aux moulins servir de monture.
De même en piteuse voiture,
Chacun de nous criant ho, ho,
Bravant et chûte et meurtrissure,
Voulut faire trotter Clio.
Pour moi, trop faible par nature,
J'osai, chétive créature,
Me plaindre autrement qu'in petto;
Soit respect de la prélature
Ou devoir de magistrature,
Nul autre n'osa faire écho.

L'Abbé seul perdit l'équilibre;
Mais avant que d'en venir là,
Pour se défendre en homme libre,
Il tendit veine, nerf et fibre.
Mais sa bête enfin l'entraîna;

Nous n'eûmes que la peur de son accident.

Il sut s'en tirer à merveille,
Et troqua son maudit bidet
Contre une bête à longue oreille,
Qui n'est ni lièvre ni baudet.

Les Espagnols, gens, selon eux, fort sages, estiment infiniment ce genre de monture, et l'Abbé pourrait certifier qu'ils n'ont pas tort. Quoi qu'il en soit, l'équipage que je viens de vous détailler nous conduisit au château de la tour d'Aigues, monument, me dit-on, de l'Amour et de la Folie.

Le nom seul des deux ouvriers
Ne préviendra pas pour l'ouvrage;
Ce couple n'est point dans l'usage
De suivre des plans réguliers,
Et ce serait sottise pure
De les prendre pour nos maçons,
S'il fallait par leurs actions
Juger de leur architecture.

Mais ils ont eu le bon sens de choisir un habile archtecte pour bâtir la maison de la tour. D'autres vous en feraient une brillante description. Ils vous parleraient de l'esplanade qui est au-devant de la principale porte; des fossés profonds revêtus de pierre et pleins d'eau vive, dont le château est environné; d'une façade estimée des connaisseurs; enfin d'une fort belle tour carrée qui s'élève au-dessus de deux grands corps de logis, et qu'on assure avoir été construite par les Romains.

Ma Muse en rimes relevées
Pourrait vous tracer dans ces vers
Des bosquets bravant les hivers
Sur des voûtes fort élevées:
Tels qu'aux dépens de ses sujets,
Jadis une reine amazone
En fit planter à Babylone
Sur le faîte de son palais.

Laissons ce détail à des peintres d'architecture et de paysages, ou à des faiseurs de romans. Mais vous ne serez peut-être pas fâchée de savoir à qui la Provence est redevable de ce bâtiment, qui fait une des curiosités de cette province; c'est au Baron de Sental. Ce gentilhomme l'avait destiné pour être l'habitation d'une princesse dont les aventures ne sont pas ignorées.

Or ce Baron de Sental
Fut épris d'une héroïne
Qui lui donna maint rival;
Voyageant en pèlerine,
Tantôt bien et tantôt mal,
Villageoise ou citadine,
Promenant son coeur banal
De la cour de Catherine
A quelque endroit moins royal.
Cette dame de mérite
Fut la Reine Marguerite,
Non celle de l'esprit badin,
Qui des tendres amourettes
Des moines et des nonnettes
A fait un recueil malin;
Mais sa nièce tant prônée,
Dont notre bon Roi Henri
Fut pendant plus d'une année
Le très affligé mari;
Et qui plus qu'une autre femme
Porta gravée dans son âme
Le commandement divin
De l'amour pour le prochain.

On trouve dans mille endroits du château les chiffres de la Reine et du Baron, accompagnés de trois mots latins que je vais vous citer en original pour faire parade d'érudition: Satiabor cum apparuerit.(12)Si j'osais vous traduire ce latin, vous avoureriez, Madame, qu'il dit beaucoup en peu de paroles.

Au demeurant la gentille princesse
Ne vit jamais ce lieu si beau;
Et le Baron qui l'attendait sans cesse
En fut pour les frais du château.

En quittant la tour nous prîmes une route qui nous conduisit dans un pays assez bizarre pour exercer le pinceau d' un voyageur. Au sortir d'un précipice horrible, nous entrâmes dans un chemin resserré, entre deux montagnes escarpées. Ce défilé s'élargit dans quelques endroits, et devient alors aussi agréable que le vallon le plus cultivé. On découvre de temps en temps, à travers les couvertures de rochers, des emplacements qui ressemblent assez à de grandes tours de vieux châteaux, entourées de hautes murailles.

Du temps des chèvrepieds cornus,
Les sylvains, les faunes velus
Habitaient ce réduit sauvage.
C'est là qu'aux jours du carnaval
Silène et Pan donnaient le bal
Aux dryades du voisinage.

Ce lieu n'est plus aussi profané. Des missionnaires zélés y ont fait graver de toutes parts, sur les arbres et sur les pierres, des passages tirés de l'Ecriture, et de petites sentences propres à édifier les passants.

Nous nous trouvâmes le soir aux portes d'Apt. Saviez-vous, Madame, qu'il y eût une ville d'Apt? Et saviez-vous ce que c'est que la ville d'Apt? Nous serions fort embarrassés de vous le dire.

Lorsque nous y sommes entrés,
Les cieux n'étaient point éclairés
Par la lune ni les étoiles;
Et quand nous en sommes sortis,
L'aurore et l'époux de Procris
Etaient encore dans les toiles.

Tout ce que nous pouvons faire en faveur de la ville d'Apt, c'est de la supposer grande, belle, peuplée, riche et bien habitée. Car en bonne politique, il faut vanter les pays où l'on voyage.

Nous arrivâmes cette même matinée à Vaucluse. C'est un des lieux uniques où la nature a voulu se singulariser. Il paraît avoir été fait exprès pour la Muse de Pétrarque. Ce fameux vallon est terminé par un demi-cercle de rochers d'une prodigieuse élévation, et qu'on dirait avoir été taillés perpendiculairement. Au pied de cette masse énorme de pierre, sous une voûte naturelle que son obscurité rend effrayante à la vue, sort d'un gouffre (13)dont on n'a jamais trouvé le fond, la rivière appelée la Sorgue. Un amas considérable de rochers forme une chaussée au-devant, mais à plusieurs toises de distance de cette source profonde. L'eau passe ordinairement par des conduits souterrains du bassin de la fontaine dans le lit où elle commence son course. Mais dans le temps de sa crue, qui arrive, nous dit-on, aux deux équinoxes, elle s'élève impétueusement au-dessus d'une espèce de môle dont nous n'avons pas mesuré la hauteur.

Là, parmi des rocs entassés,
Couverts d'une mousse verdâtre,
S'élancent des flots courroucés,
D'une écume blanche et bleuâtre.
La chute et le mugissement
De ces ondes précipitées,
Des mers par l'orage irritées
Imitent le frémissement.
Mais bientôt moins tumultueuse,
Et s'adoucissant à nos yeux,
Cette fontaine merveilleuse
N'est plus un torrent furieux.
Le long des campagnes fleuries,
Sur le sable et sur les cailloux,
Elle caresse les prairies
Avec un murmure plus doux.
Alors elle souffre sans peine
Que mille différents canaux
Divisent au loin dans la plaine
Le trésor fécond de ses eaux.
Son onde toujours épurée,
Arrosant la terre altérée,
Va fertiliser les sillons
De la plus riante contrée
Que le Dieu brillant des saisons,
Du haut de la voûte azurée,
Puisse échauffer de ses rayons.

Le chemin qui nous mena du village à la fontaine est un sentier étroit et pierreux que la curiosité seule peut rendre praticable. Les pieds délicats de Laure devaient souffrir de cette promenade, Et le doux Pétrarque n'avait pas peu de peine à la soutenir.

Mais ce sentier, tout escarpé qu'il semble,
Sans doute Amour l'adoucissait pour eux;
Car nul chemin ne paraît raboteux
A deux amants qui voyagent ensemble.

Après avoir assez examiné la fontaine, nous livrâmes le Chevalier et l'Abbé à la merci de notre guide. Nous avions aperçu une grotte dans un angle de la montagne. Nous crûmes que nos deux héros de Vaucluse pourraient bien y avoir laissé quelque trace de leurs amours. Depuis l'aventure d'Enée et de Didon, toutes les grottes sont suspectes. Celle-ci, disons-nous, a peut-être rendu le même service à Laure et à Pétrarque. Au moins y trouverons-nous quelque chanson ou quelque sonnet; le bonhomme en mettait partout. En faisant ces réflexions, nous parvînmes, non sans peine, à l'entrée de la caverne. Nous y entrevîmes aussitôt une figure humaine qui s'avançait gravement vers nous.

La barbe longue, la peau bise,
Un gros volume dans les mains,
Une mandille noire et grise,
Et le cordon autour des reins.
C'est, dîmes-nous, un solitaire
Qui pleure ici ses vieux péchés.
Bonjour, notre révérend Père;
Vous voyez dans votre tanière
Deux étrangers qui sont fâchés
D'interrompre votre prière.
Qu'est-ce donc, insolents! Eh, quoi,
Est-ce ainsi qu'on me rend visite?
Osez-vous, sans pâlir d'effroi,
Prendre pour un coquin d'hermite
Un personnage tel que moi!
Je suis

Nous avions oublié, Madame, de vous demander un profond secret sur cette histoire. On nous traiterait de visionnaires. Nous vivons dans un siècle d'incrédulité, où les apparitions ne font pas fortune. Cependant, foi de voyageurs, rien n'est plus vrai que celle-ci.

Je suis, nous dit d'un air rigide
Ce vieillard au maigre menton,
Le contemporain de Caton,
Des Gaulois l'oracle et le guide;
Le Grand-Prêtre de ce canton,
Pour tout vous dire enfin, un Druide.
Vous, un Druide, Monseigneur!
Reprîmes-nous avec grand'peur.

Ne soyez pas scandalisée, Madame, de ce mouvement de crainte. L'idée seule de rencontrer des Druides dans la forêt de Marseille fit trembler l'armée de César.

Ne vous mettez point en colère,
Illustre Evêque des Gaulois;
Que votre grandeur débonnaire
Nous pardonne pour cette fois.
Demeurez en santé parfaite
Dans votre lugubre retraite,
Nous n'y retornerons jamais.
Et n'allez pas vous mettre en tête
De nous réserver pour la fête
De votre vilain Teutatés.

Le Pontife se prit à rire.
Allez, je ne suis pas méchant;
Je connais ce qui vous attire,
Et vous aurez contentement;
Vous saurez sans passer la barque,
Où l'on entre privé du jour,
Comment Laure et son cher Pétrarque,
Dans ce délicieux séjour,
Plus contents que reine et monarque,
A petit bruit faisaient l'amour.

Ses promesses ne furent vaines.
Il fit un cercle, il y tourna:
Par trois fois l'Olympe tonna;
Le rocher entr'ouvrit ses veines,
Et par des routes souterraines
Un tourbillon nous entraîna.

Cette opération magique nous conduisit au plus beau lieu que l'imagination puisse se figurer. Une Nymphe, avertie sans doute par le signal, vint nous recevoir.

Teint frais, oeil vif, bouche vermeille,
Un bouquet de fleurs sur le sein;
Chapeau de paille sur l'oreille,
Et tambour de basque à la main.

Venez, dit-elle; cet asile
Que vous n'habiterez jamais
N'eut dans son enceinte tranquille
Qu'un seul couple d'amants parfaits.
Toujours heureux, toujours fidèles,
Laure et Pétrarque dans ces lieux,
Dans leurs caresses mutuelles,
Ont fait cent fois envie aux dieux.
Mais déjà votre âme est émue
De l'image de leurs plaisirs.
L'Amour exauça leurs désirs
Partout où s'étend votre vue;
Tantôt au pied de ce côteau,
Près de ces eaux qui jaillissent;
Souvent sous cet épais berceau
Que ces orangers embellissent;
Ici quand le flambeau du jour
De ses feux brûlait la verdure;
Plus loin quand la nuit à son tour
Venait rafraîchir la nature;
Lisez en caractères d'or,
Sur ces portiques, sur ces marbres,
Ces vers plus expressifs encor
Que ceux qu'Angélique et Médor
Gravaient ensemble sur les arbres.

Eh quoi! dîmes-nous avec surprise, sont-ce là ces chastes amours dont le poète italien nous berce dans ses sonnets et dans ses chansons?

Et que deviendra la morale
Que dans ses triomphes pieux
Sa Muse en vers religieux
Avec emphase nous étale!

Elle est toujours bonne pour la théorie, répliqua notre conductrice. D'ailleurs, il y a plus de quatre cents ans que Pétrarque et Laure s'aimaient.

C'était alors la mode de se taire,
Un indiscret n'aurait pas été cru;
    Et dans ce siècle le mystère
    Passait hautement pour vertu.

On évitait les mouvements extrêmes,
Les vains discours, les éclats imprudents;
    Pour amis et pour confidents,
    Deux jeunes coeurs n'avaient qu'eux-mêmes.

Pétrarque enfin savait jouir tout bas,
Favorisé sans le faire connaître,
    Et d'autant plus heureux de l'être
    Qu'on croyait qu'il ne l'était pas.

Faites votre profit de cela, continua-t-elle, s'il en est encore temps. Adieu; pour des mortels vous avez eu une assez longue audience d'une Nymphe. Retournez rejoindre vos camarades, et ne dites au moins que ce que vous avez vu. A ces mots, nous fûmes enveloppés d'un nuage qui nous reporta dans un clin d'oeil à Vaucluse.

Nous remontâmes à cheval. Notre voyage dans les plaines du Comtat ne fut de notre part qu'un cri d'admiration. Les canaux tirés de la Sorgue nous suivaient partout, et nous répétions continuellement, comme en choeur d'opéra:

Lieux tranquilles, ondes chéries,
Nymphe aimable, flots argentés,
Ranimez l'émail des prairies;
Fontaine, vos rives fleuries,
Ces arbres sans cesse humectés,
Séjour des oiseaux enchantés,
Nous rappellent les bergeries,
Lieux autrefois si fréquentés,
Et dont les touchantes beautés
Ne sont plus qu'en nos rêveries.

Nous aurions voulu nos arrêter à Lille. Le temps ne nous le permit pas. Nous eûmes cependant le loisir d'en considérer la délicieuse situation. C'est un terroir que la nature et le travail se disputent l'honneur d'embellir. La Sorgue, qui, dans tout son cours, ne perd jamais sa couleur ni sa pureté, enveloppe entièrement la ville de ses eaux.

C'est, dit-on dans ses murs célèbres,
Que le malin sut autrefois
Faire glisser dans le harnois
D'un poète entendant ténèbres
D'un fol amour le feu grégois.

C'est en effet à Lille que Pétrarque vit pour la première fois, à l'office du vendredi saint, l'héroïne que ses vers ont rendue immortelle. Nous sommes même persuadés que la beauté du pays a eu autant de part à ses retours fréquents, que la constance de sa passion. On ne peut rien imaginer de plus séduisant que cette partie du Comtat: des champs fertiles plantés comme des vergers, des eaux transparentes, des chemins bordés d'arbres.

Tel fut sans doute, ou peu s'en faut,
Le lieu que la main du Très Haut
Orna pour notre premier père;
Jardin où notre chaste mère,
Par le diable prise en défaut,
Trahit son époux débonnaire.
Par quoi ce doyen des maris
Vit ses jours doublement maudits,
Et murmura, dit-on, dans l'âme
D'être chassé du Paradis
Sans y pouvoir laisser sa femme.

Nous fûmes coucher à Cavaillon, et nous arrivâmes d'assez bonne heure pour pouvoir parcourir les promenades et les dehors de la ville, qui sont agréablement ornés. Le lendemain il nous fallut nous résoudre à quitter cet admirable pays. Nous en sortîmes en passant la Durance; et ce fut en mettant le pied dans le bateau, qu'un de nous entonna pour les autres:

Adieu, plaines du Comtat,
Beaux lieux que la Sorgue arrose,
Adieu; mille fois béat,
Le mortel qui se repose
Dans votre charmant état!
Loin de l'orgueilleux éclat
Qui souvent aux sots impose;
Loin de la métamorphose
Du fermier et du prélat,
Tout est soumis à sa glose,
Hors le bon Vice-Légat,
Qu'il doit respecter pour cause.

Le soleil couchant nous vit arriver à Aix. Il y eut ce jour-là deux entrées remarquables dans cette ville; celle d'un cardinal et la nôtre. Vous jugez bien, après la peinture du départ de Mirabeau, qu'il y avait de la différence entre nos équipages et ceux de l'Eminence. M. le Cardinal d'Auvergne venait de faire un Pape, et nous de rendre visite aux Druides et aux Nymphes. Un quart d'heure de grotte enchantée vaut bien six mois de Conclave. Quoi qu'il en soit, le même instant nous rassembla tous à Aix. Nous y entrâmes par ce cours si renommé,

Que les balcons et portiques
De vingt hôtels magnifiques
Ornent en divers endroits.
Ces lieux, dit-on, autrefois
Etaient vraiment spécifiques
Pour rendre plus prolifiques
Les moitiés de maints bourgeois.
Mais maintenant moins Gaulois,
Ils savent mieux les rubriques;
Et les maris pacifiques
Reçoivent l'ami courtois
Dans les foyers domestiques.
Quelques arbres inégaux,
Force bancs, quatre fontaines
Décorent ce long enclos,
Où gens qui ne sont pas sots
De nouvelles incertaines
Vont amuser leur repos.

Voilà une assez mauvaise plaisanterie que nous vous livrons pour ce qu'elle vaut. A parler vrai, la Capitale de la Provence est également au-dessus de la critique et de la louange. Nous l'avons vue dans un temps où les campagnes sont peuplées aux dépens des villes. Mais nous avons jugé de ce qu'elle doit être par la maison de Monsieur et Madame de la Tour, qui occupent les premières places de la province, et qui sont faits l'un et l'autre pour les remplir au gré des citoyens et des étrangers.

Le Ciel de plus mit un essaim de belles
Dedans ces murs qu'on ne peut trop vanter.
Si Dieu les fit ou tendres ou cruelles,
Sur ce point-là je ne puis vous citer
Discours, chansons, chroniques ni nouvelles:
Fors que pourtant je dois vous attester,
Sur le récit de maints auteurs fidèles,
Que point ne faut séjourner avec elles,
Si l'on ne veut longtemps regretter.

Aussi, Madame, prîmes-nous notre parti en gens de précaution. Nous ne demeurâmes que deux jours et demi à Aix.

Nous voici enfin à Marseille. C'est une de ces villes dont on ne dit rien pour en avoir trop à dire. Elle ne ressemble point aux autres villes du royaume. Sa beauté lui est particulière; ses dehors même et ses environs ne sont pas moins singuliers. C'est un nombre infini de petites maisons qui n'ont. à la vérité ni cour, ni bois, ni jardin, mais qui composent en total le coup d'oeil le plus vivant qu'il y ait peut-être au monde. Que l'aspect de ce port est frappant!

Telles jadis en souveraines
Occupaient le trône des mers
Cartage et Tyr, puissantes reines
Du commerce de l'univers.
Marseille, leur digne rivale,
De toutes part, à chaque instant,
Reçoit les tributs du couchant
Et de la rive oriental.
Vous y voyez soir et matin
Le Hollandais, le Levantin;
L'Anglais sortant de ces demeures,
Où le laboureur, l'artisan
N'ont jamais vu pendant trois heures
Le soleil pur quatre fois l'an;
Le Lapon, qui naît dans la neige,
Le Muscovite, Le Suédois,
Et l'habitant de la Norvège,
Qui souffle toujours dans ses doigts.
Là tout esprit qui veut s'instruire
Prend de nouvelles notions.
D'un coup d'oeil on voit, on admire,
Sous ce millier de pavillons,
Royaume, République, Empire;
Et l'on dirait qu'on y respire
L'air de toutes les nations.

Monsieur d'Héricourt, Intendant des Galères, chez qui nous dînâmes le lendemain de notre arrivée, nous fit voir dans le plus grand détail les parties les plus curieuses de l'Arsenal. La salle d'armes est fort belle. Ce sont deux grandes galeries qui se coupent en croix. Les murailles en sont revêtues d'espaliers de fusils et de mousquetons. D'espace en espace s'élèvent avec symmétrie des pyramides de sabres, d'épées, de bayonnettes d'une blancheur éblouissante. Les plafonds sont décorés d'un bout à l'autre de soleils composés de même, c'est-à-dire, des rayons de fer. On a mis aux extrémités de la salle de grands trophées de tambours, de drapeaux et d'étendarts, qui paraissent gardés par des représentations de soldats armés de toutes pièces.

Ces lieux où reposent les dards
Que la mort fournit à la gloire
Offrent ensemble à nos regards
L'horrible magasin de Mars
Et le temple de la Victoire.

Après le dîner, M. d'Héricourt, dont on ne peut trop louer l'esprit, le goût et la politesse, nous prêta sa chaloupe pour aller au château d'If, qui est à une lieue en mer. Les voyageurs veulent tout voir.

Nous fûmes donc au château d'If.
C'est un lieu peu récréatif,
Défendu par le fer oisif
De plus d'un soldat maladif,
Qui de guerrier actif
Est devenu garde passif.
Sur ce roc taillé dans le vif
Par bon ordre on retient captif,
Dans l'enceinte d'un mur massif,
Esprit libertin, coeur rétif
Au salutaire correctif
D'un parent peu persuasif.
Le pauvre prisonnier pensif,
A la triste lueur du suif,
Jouit pour seul soporatif
Du mumure non lénitif,
Dont l'élément rébarbatif
Frappe son organe attentif.
Or, pour être mémoratif
De ce domicile afflictif,
Je jurai d'un ton expressif
De vous le peindre en rime en if.
Ce fait, du roc désolatif
Nous sortîmes d'un pas hâtif,
Et rentrâmes dans notre esquif
En répétant d'un ton plaintif,
Dieu nous garde du château d'If.

Nous regagnâmes le port à l'entrée de la nuit, fort satisfaits, si ce n'était du château d'If, au moins de notre promenade sur la mer.

C'est ici que l'abbé nous quitta. Nous devions partir pour Toulon avant le jour; et lui pour la petite ville de Sallon, où il a dû présenter son offrande et la nôtre au tombeau de Nostradamus. Il y eut de l'attendrissement dans notre séparation.

Adieu, disions-nous sans cesse,
Ami sincère et flatteur,
Héros de délicatesse,
Dont le liant enchanteur
Fait badiner la sagesse,
Fait raisonner la jeunesse,
Et parle toujours au coeur.

Cependant nous essuyâmes nos larmes. Il alla se coucher, et nous fûmes passer la nuit à table chez le Chevalier de C.

La route de Marseille à Toulon n'aurait rien de distingué, sans le fameux village d'Ollionles. Ce fut là,

Comme cent plumes l'ont écrit,
Que la pénitence aux stigmates
Régala les nonains béates
Des beaux miracles qu'elle apprit.
Dans ce métier, qui fut son maître?
Point, n'importe de le connaître.
Quant à ce pauvre directeur
Qu'on menaçait de la brûlure,
Hélas! il n'eut jamais l'allure
D'un sorcier ni d'un enchanteur.

Quelques accidents de voyage nous empêchèrent d'arriver de bonne heure à Toulon. Le lendemain notre premier soin fut d'aller visiter le parc.

Neptune a bâti sur ce rives
Le plus beau de tous ses palais;
Et ce dieu l'a construit exprès
Pour son trésor et ses archives.
On y voit encore le trident
Dont il frappa l'onde étonnée,
Alors que l'Aquilon bruyant
Et sa cohorte mutinée
Firent sans son contentement
Larmoyer le pieux Enée.
Mais ce qui plus nous étonna,
C'est qu'on y voit les étrivières
Dont il châtia les rivières
Quand Garonne se révolta:
Fait que l'on ne connaissait guère
Lorsque Chapelle l'attesta.

Notre Pégase est un peu faible pour nous transporter dans ce magnifique arsenal. L'air de la mer apesantit ses ailes.

Le port de Toulon est entièrement fait de main d'homme. La rade est, dit-on la plus belle et la plus sûre de l'univers. L'immense étendue des magasins, et l'ordre qui y est observé, étonne et touche d'admiration. La corderie seule, qui est un bâtiment sur trois rangs de voûtes, a toises (14)de long. Vous nous en croirez aisément, si après tant de merveilles, nous vous disons que le Roi paraît plus grand là qu'à Versailles.

Le jour suivant nous fûmes nous rassasier du coup d'oeil ravissant des côtes d'Hyères. Il n'est point de climat plus riant ni de terroir plus fécond. Ce ne sont partout que des citronniers et des orangers en pleine terre.

Le grand enclos des Hespérides
Présentait moins de pommes d'or
Aux regards des larrons avides
De leur éblouissant trésor.
Vertumne, Pomone, Zéphire
Avec Flore y règne toujours;
C'est l'asile de leurs amours
Et le trône de leur empire.

Nous apprîmes à Hyères, car on s'instruit en voyageant, l'effet que produisent dans l'air les caresses du dieu des Zéphirs et de la déesse des jardins. Vous savez, Madame, qu'en approchant du pays des orangers on respire de loin le parfum que répand la fleur de ces arbres. Un Cartésien attribuerait peut-être cette vapeur odoriférante au ressort de l'air; et un Newtonien ne manquerait pas d'en faire honneur à l'attraction. Ce n'est rien de tout cela.

Quand par la fraîcheur du matin
La jeune Flore réveillée
Reçoit Zéphire sur son sein,
Sous les branches et la feuillée
De l'oranger et du jasmin
Mille roses s'épanouissent;
Les gazons plus frais reverdissent,
Tout se ranime, et chaque fleur,
Par ces tendres amants foulée,
De sa tige renouvelée
Exhale une plus douce odeur.
Autour d'eux voltigent avec grâce
Un essaim de zéphirs légers;
L'Amour les suit et s'embarrasse
Dans les feuilles des orangers.
Zéphire, d'une âme enflammée,
Couvre son amante pâmée
De ses baisers audacieux.
Leur couche en est plus parfumée;
Et dans cet instant précieux,
Toute la plaine est embaumée
De leurs transports déclicieux.

Le lever de l'aurore et le coucher du soleil sont ordinairement accompagnés de ces douces exhalaisons. Les jardins d'Hyères ne sont pas moins utiles qu'agréables. Il y en a un, entre autres, qu'on dit valoir communément en fleurs et en fruits jusqu'à vingt mille livres de rente, pourvu que les brouillards ne s'en mêlent pas.

Nous revînmes coucher le même jour à Toulon. Le lendemain nous préparait un spectacle admirable. Nous allâmes dès le matin dans le parc, pour voir lancer à la mer un vaisseau de guerre de quatre-vingts pièces de canon. Cette masse terrible n'était plus soutenu que par quelques pièces de bois, qu'on nomme en termes de marine, épontilles. On les ôte successivement. Elle porte enfin sur son propre poids dans un lit de madriers enduits de graisse. Un homme alors fort leste abat un pieu qui retient encore le navire.

Au bruit des cris perçants qui s'élèvent dans l'air,
La machine s'ébranle et fond comme l'éclair.
Tout s'éloigne, tout fuit de sa route enflammée;
Le matelot tremblant respire la fumée:
Le rivage affaissé semble rentrer sous l'eau;
L'onde obéit au poids du rapide vaisseau.
La mer en frémissant lui cède le passage;
Il vole, et sur les flots que sa chute partage,
De ses liens rompus dispersant le débris,
S'empare fièrement des gouffres de Thétis.

Ainsi quand sur les pas d'un héros intrépide,
La Grèce menaçait les bords de la Colchide,
Des arbres de Dodone entraînés sur les mers
L'assemblage effrayant étonna l'univers.
De ses antres obscurs en vain l'affreux Borée
Accourut en furie au secours de Nérée;
Le vaisseau, fier vainqueur et des vents et des flots,
Accoûtuma Neptune au joug des matelots.

Après cela, Madame, quelque part que l'on soit, il faut fermier les yeux sur tout le reste, et partir; c'est ce que nous fîmes sur le champ, quoiqu'avec regret. Nous quittâmes M. le Chevalier de Mirabeau, non pas notre compagnon de voyage, mais son frère aîné,(15)jeune marin de vingt-trois ans, qui joint à beaucoup de savoir et d'expérience dans son métier, le caractère le plus sûr et l'esprit le plus aimable. Il avait été pendant trois jours notre patron; je me disposais à vous ébaucher son portrait. Deux importuns qui se croient en droit de faire les honneurs de sa modestie, parce qu'ils sont ses frères, m'arrachent la plume des mains.

Heureusement pour vous, Madame, nous n'avons plus rien à conter. Nous partons de Mirabeau mardi prochain. J'aurais l'honneur de vous assurer moi-même dans peu de jours de mon très humble respect, et de vous présenter

Un mortel qui de vos suffrages
Depuis longtemps connaît le prix;
Le compagnon de mes voyages
Et l'Apollon de mes écrits.

Je suis, etc.

Vous avez cru la besogne finie;
Voici pourtant une apostille en bref,
Ou bien en long, dont j'ai l'âme marrie.
Si par hasard quelque méchant génie
Vous dérobait ce fruit de notre chef
Pour lui causer en public avanie,
Ce qui pourrait nous porter grand méchef;
Avertissons tout lecteur débonnaire
Que ce n'est pas voyage de long cours,
Et qu'en dépit du censeur très sévère,
Qui ne comptait ni quarts-d'heures ni jours,
Très fort le temps importe à notre affaire.
 

Fin du Voyage de Languedoc et de Provence.


NOTES
 

1. La première édition autorisée est celle de La Haye et d'Avignon, sans nom d'éditeur, en 1745. Cette édition a souvent été rééditée.

2. Madame la Comtesse de Caraman.

3. [Le Franc voyage avec l'abbé de Monville.]

4. [Ici et ailleurs Le Franc fait allusion au Voyage en Provence et Languedoc (1656) de Claude Emmanuel Lhuilier Chapelle et François Le Coigneux de Bachaumont. Son itinéraire suit en partie celui de Chapelle et Bachaumont, dont il imite d'ailleurs le ton léger et le mélange de vers et de prose. Nous citons l'édition de Tenant de Latour, dans Oeuvres de Chapelle ed de Bachaumont (Paris: P. Jannet, 1854, pp. 47-99. "Dans cette vilaine Narbonne / Toujours il pleut, toujours il tonne", disent les auteurs, p. 77, qui ne cessent de jeter des injures sur cette ville, ses églises, ses peintures et même ses dames pendant trois pages de petits caractères.]

5. [I.e., Chapelle et Bachaumont.]

6. Aujourd'hui Lieutenant du Roi du Château Trompette, et Brigadier des armées du Roi, frère de M. de Pouzargues, Président de la Cour des Aides de Montauban.

7. Lieutenant-Colonel du régiment de Duras.

8. Charles Martel.

9. L'éditeur d'Amsterdam [qui publia une édition furtive et non autorisée du Voyage en 1745, que Le Franc désavoua comme imparfaite, et qui lui fit faire publier une édition « officielle » la même année à Avignon et à La Haye] a mis ici une note qu'il est nécessaire de relever. Elle porte sur ce vers « Un débris de peinture à fresque ». « C'est ce qu'aucun voyageur, dit-il, n'avait encore remarqué ». Il se trompe fort. Voici les propres paroles de M. Gautier, Architecte et Inspecteur des grands chemins, ponts et chaussées du royaume, dans son Histoire de la ville et des antiquités de Nîmes. « Cet aqueduc en dedans est incrusté par les côtés d'une couche de ciment. Il m'a paru qu'on y avait passé par-dessus encore une couche de peinture de belrouge. Je n'ai su distinguer si c'est à fresque ou bien avec huile ».

10. La mère de l'Ami des Hommes [i. e., Victor de Riquetti, Marquis de Mirabeau (1715-1789), auteur de L'Ami des hommes, ou Traité de la population (1756) et ami de Le Franc de Pompignan. Ce Mirabeau est le père du révolutionnaire Honoré-Gabriel de Riquetti, Comte de Mirabeau (1749-1791)].

11. Miguel Cervantes Saavedra, Espagnol, auteur de Don Quichotte.

12. [Je serai satisfait/e quand elle/il aura paru.]

13. L'eau de ce gouffre ayant considérablement décru l'année, le Vice-Légat d'Avignon fit graver ce quatre vers latins sur le rocher où s'arrêta le débordement de la fontaine dans son plus haut période. Je les ai copiés sur l'endroit.

Hanc super ingentem solitus fons crescere rupem,
Octoginta octo palmos decrescere visus
Antonius Nicolinus Aven. cui cura guberni est,
Tantum decrementum aeterna in saecula notavit.
[Autrefois, au-dessus de cet immense rocher, surgissait une source.
Il paraît qu'elle est descendue (à cause de l'érosion?) de 88 paumes.
Antoine Nicolas Aven., qui était alors gouverneur,
Nota cette grande descente au cours du temps infini.]

14. [C'est Le Franc qui met ici les points de suspension.]

15. [Comme le compagnon de voyage naquit en 1715, il avait à cette époque 25 ans. Ainsi Le Franc veut-il dire le frère puîné du futur Marquis.]


Last updated 4 February 2003