A Damon

Livre Premier, Epître Troisième (édition de 1784)

Nullius addictus jurare in verba magistri,
Et mihi res, non me rebus submittere conor.

Horat. Epist. I, Lib. I.

D'un cynique mortel que l'audace fut vaine !
De fou présomptueux j'ai traité Diogène;
Il l'était en effet; mais ce fou quelquefois
Donnait à la raison de la force et du poids.
Oublions un moment le ridicule asile
D'où sur le monde il exhalait sa bile,
Et courons avec lui, la lanterne à la main,
Chercher un homme seul dans tout le genre humain.

Réponds-moi, lui dit-on, philosophe bizarre,
Quel est donc ce mortel si précieux, si rare ?
Est-ce un roi sans flatteurs, un guerrier modéré,
Un juge incorruptible, un prélat éclairé ?
Non; leurs pareils encor nous offrent des modèles
De coeurs droits, vertueux, à leur devoir fidèles.
Celui que nous cherchons, c'est l'homme dégagé
Des vulgaires erreurs, des lois du préjugé;
Qui dans ses passions garde un sûr équilibre;
Dont l'âme est immuable et l'esprit toujours libre.

Ce portrait t'intéresse, il t'émeut, je le vois.
Enfin, l'homme est trouvé. Quel est-il donc ? C'est toi.
Toi, qui dans les douceurs d'une volupté pure
Ris des traits émoussés de la satire obscure;
Ennemi des méchants, mais sans fiel ni courroux;
Juge sans passion des sages et des fous,
Et qui pèses les biens et les maux de la vie
Au poids toujours égal de la philosophie.
Les arts et les talents partagent tes loisirs.
Dans ta propre raison tu puises tes plaisirs.
Les sentiments d'autrui ne font pas ta science;
Et tu plains ces mortels dont la triste indigence,
Pour connaître et pour voir, pour sentir, pour juger,
Emprunte le secours d'un organe étranger.

Que le nombre en est grand ! Et quelle multitude
D'esprits étroits, rampants, nés pour la servitude !
Le préjugé vainqueur est leur loi, leur flambeau.
Des mains de la nature il les prend au berceau,
Abuse leur enfance, éblouit leur jeunesse,
Les trompe dans l'âge mur, les berce en la vieillesse,
Et les remet enfin dans les bras de la mort,
Enfants, comme ils l'étaient en commençant leur sort.
Ah ! Quand finira-t-il cet empire frivole?
Quand tombera l'autel de cette vieille idole ?

Quoi ! Me dit ce censeur, qui d'un oeil envieux
Voit l'essor du génie et le perd dans les cieux,
Compterons-nous pour rien, novateurs que nous sommes,
L'unanime concours des écrits et des hommes ?
Tu crois anéantir des préjugés reçus ?
Laissons là des projets que l'orgueil a conçus,
Marchons avec la foule, et suivons les usages.
Pourquoi se distinguer ? Nos pères étaient sages;
Ils ont pensé pour nous, et tout est éclairci.
On a pensé pour toi, que fais-tu donc ici ?
Va brouter l'herbe aux champs, homme indigne de l'être,
Des autres animaux, va, tu n'est plus le maître;
De leur instinct grossier suis l'appétit honteux;
Bois, mange, dors, végète, et meurs après comme eux.

Aveuglement fatal ! Ton âme insensible
Aux traits de la lumière est-elle inaccessible ?
Dans la plaine des airs quand l'aurore te luit,
Au fond d'un antre creux vas-tu chercher la nuit ?
Si toujours l'univers, de ses erreurs esclave,
Eût langui comme toi dans leur ignoble entrave,
Quel progrès parmi nous eût donc fait la raison ?
Le noble à peine encor saurait tracer son nom.
Des docteurs ignorants, des prêtres incommodes
S'armeraient d'anathème au seul nom d'antipodes,
Et ce globe de feu, dont les rayons divers
Se répandent partout du sien de l'univers,
Loin du centre commun, planète reculée,
Tournerait à nos yeux sous la voûte étoilée.
La nature se plaît à former quelquefois
Des esprits fiers, hardis, nés pour donner des lois.
De la seule raison reconnaissant l'empire,
Ils ont la force et l'art de penser et d'instruire.
C'est par eux que le monde, en ce temps moins obscur,
Sort de sa longue enfance et touche à l'âge mûr.
Tout esprit endormi dans un vil esclavage
Perd de ses attributs le pouvoir et l'usage;
C'est l'avare qui craint d'entamer son trésor,
Et qui meurt indigent parmi des monceaux d'or.
Sais-tu conduire un char ? Vole dans la carrière;
Laisse le peuple oisif attendre à la barrière.
O combien de talents dans la foule éclipsés,
De vertus dans la fange, et d'hommes déplacés !
Aux champs de Mars ton père a montré son audace,
Toi, son fils, mais poltron, tu dois suivre sa trace.
Ce juge a consumé ses jours au cabinet,
On veut que ses enfants arborent le bonnet.
Non, la nature est libre, et tout mortel s'abuse
Qui voudrait la plier au joug qu'elle refuse.
Vous voyez ce guerrier qui dans un choc ardent
Eluda la mêlée en homme très prudent,
Il aurait au palais signalé sa droiture;
Et ce beau sénateur à blonde chevelure,
Qui sur des fleur de lis a toujours sommeillé,
Sous Villars, sous Barwich peut-être aurait brillé.
Traîner avec ennui sa pénible existence,
Fouler sans cess au pieds vertu, devoir, décence,
C'est l'écueil d'un état où l'on fut engagé
Moins par son propre choix que par le préjugé.
De tous les maux qu'il fait, cher Damon, c'est le pire.

Loin de nous la bassesse et l'orgueil qu'il inspire.
Soyons de notre esprit les seuls législateurs.
Vivons libres du moins dans le fond de nos coeurs:
C'est le trône de l'homme; il règne quand il pense.
L'âme est un être pur, fait pour l'indépendance;
Qui veut l'assujettir en brise les ressorts
Et lui fait partager les disgrâces du corps.
Jugeons, examinons, c'est là notre appanage.
Cherchons la vérité dans son épais nuage;
Mais que par la raison nos doutes soient bornés
Aux objets que le ciel nous a subordonnés.
Qu'ils ne s'élèvent pas jusqu'au Maître suprême.
Dans l'audace et l'effroi l'homme est toujours extrême,
Hardi dans ses discours, et prompt à se troubler,
Tel ne croit pas en Dieu qu'un rêve a fait trembler.
Que dis-je ! ne croit pas, il voudrait ne pas croire.
Ton Lucrèce (1) à la main, tu vantes ta victoire,
Philosophe superbe; ah, malgré tes efforts,
Dans le fond de ton coeur, va, je lis tes remords.
Tu plains arrogamment du haut de ta sagesse
De nos esprits trompés la crédule faiblesse.
Mais d'un mortel docile à la divine loi,
Et qui sans raisonner soumet son coeur, sa foi,
Qui baise avec respect les traces de ses pères,
L'humble simplicité fait honte à tes chimères.
Si c'est un préjugé dans l'enfance conçu,
Puissions-nous, tel qu'alors notre esprit l'a reçu,
Conserver ce dépôt jusqu'à l'heure dernière,
Qui sur nos préjugés portera la lumière.
Nous saurons dans ce jour à quoi l'esprit nous sert,
Ce que l'on gagne à croire, ou bien ce qu'on y perd.

J'aimerais mieux ce fou qui dans ses doctes songes
Change des faits certains en autant de mensonges,
Anéantit histoire, écrits, autorités,
Détruit également erreurs et vérités.
De ses rêves, dit-on, l'assemblage baroque
N'attaque rien de grave, une ville, une époque,
Un type de médaille, un vers grec ou latin;
Le chantre de Turnus fut un Bénédictin :
Nous trouvons des Romains le prétendu lyrique
Sous le froc noir et blanc que portait Dominique.
C'est de problèmes vains étourdir son lecteur,
Des Petites-Maisons c'est être le docteur,
Je l'avoue. Eh! qu'importe, au prix de ces blasphèmes,
Dont les sages du temps ont orné leurs systèmes;
Au prix de ces écarts que le peuple confond
Avec les fruits plus mûrs d'un jugement profond ?

O mortels, ô Français, quelle philosophie
Vous prête le secours de sa lumière impie !
Quelle doctrine affreuse infecte vos écrits,
Et de quels préjugés guérit-on nos esprits !
Celui-ci de la foi veut que je m'affranchisse;
Celui-là, que mon âme avec mon corps périsse;
Cet autre a découvert que pour réformer nos coeurs
Une morale neuve, et de nouvelles moeurs.
Et vous, à nos autels qui déclarez la guerre,
Trop fameux écrivains, précepteurs de la terre,
Ne croyez pas qu'un zèle inquiet ou jaloux,
Par la haine échauffé, m'anime contre vous.
J'admire vos talents en leur donnant des larmes;
Vos vers ont de l'éclat, votre prose a des charmes ;

L'amour du genre humain par vous est enseigné.
Mais, cruels, quel amour ! de sang il est baigné.
Vous portez le poignard dans le sein de vos frères ;
C'est par vous, inhumains, qu'au fort de leurs misères,
Ils perdent le seul bien que pût les soutenir,
Le calme du présent, l'espoir de l'avenir.
Ce Dieu que votre erreur invente ou défigure,
Ce Dieu ressuscité des cendres d'Epicure,
N'a point fait les mortels pour invoquer son nom.
Il a vu du même oeil saint Louis et Néron.
L'un est sans châtiment, l'autre sans récompense.
Vaines illusions de crainte ou d'espérance,
De culte, d'équité, de justice, de loi !
Vertueux ou méchant, tout finit avec moi.
Le vol, l'assassinat, l'inceste et l'adultère,
La probité sans tache et la pudeur austère,
Le crime et l'innocence auront un sort égal,
Le néant, digne prix du bien comme du mal.
C'est où vous menez l'homme, et c'est pour votre élève
Le terme consolant où sa course s'achève.

Non, trop faible mortel, (2) j'entends tes désaveux ;
Tu vas dans ton essor plus loin que tu ne veux.
La soif d'un nom célèbre égara ton génie;
La raison quelque jour guérira ta manie.
Pour tes adorateurs tu n'as que du mépris,
Et je te crois plus sage au moins que tes écrits.


NOTE

1. Lisez cette tirade, dont les vers sont si beaux et l'impiété si outrée.

Humana ante oculos foedé cum vita jaceret.
Quare religio pedibus subjecta vicissim
Obteritur: nos exaequat victoria coelo.

Lucretius, Lib. 1.

2. [Il est assez clair que Damon représente, dans ce poème, Voltaire.]