CANTIQUE D'ISAIE

X I V

Urbs fortitudinis nostr Sion, salvator ponetur in eâ murus et antemurale. Isaïe, cap. XXVI.

ARGUMENT

Dans ce cantique, suite immédiate du précédent, le peuple juif rend à Dieu des actions de grâces pour l'exaltation des justes, et pour lhumiliation des impies; mais c'est surtout une prédiction claire et formelle de létablissement de l'Eglise, de la résurrection des morts, et du jugement dernier.

Sion, d'un peuple heureux l'inviolable asile,
Des sièges, des combats ne craint point le hasard.
Le Seigneur qui la rend si belle et si tranquille
      En est le mur et le rempart.

L'erreur n'exerce plus son antique insolence;
La paix ramène ici le calme et le bonheur.
Israël s'est toujours fondé sur la puissance
      Et sur la force du Seigneur.

D'un monarque insolent et de sa cour altière
L'orgueil et le pouvoir seront humiliés.
Le pauvre et l'indigent, sortis de la poussière,
      Les écraseront sous leurs pieds.

A l'exemple du juste, affermi dans sa voie,
Dans tes sentiers, Seigeur, nous t'avons attendu.
Tu reparais enfin: l'espérance, et la joie,
      Le bonheur, tout nous est rendu.

Mes yeux n'ont pour objet que tes faveurs suprêmes,
Je te cherche la nuit, je te cherche le jour.
Signale ta justice, et les mortels eux-mêmes
      Deviendront justes à leur tour.

Mais sans fruit aux méchants ta clémence pardonne;
Leur dure impiété s'accroît par tes bienfaits.
Dans la terre des saints leur rage s'abandonne
      Aux plus exécrables forfaits.

Ils ne te verront point, Seigneur, et s'ils te voient,
Que du sort d'Israël ils soient en vain jaloux.
Qu'ils rougissent de honte, et que tes mains foudroient
      Ces victimes de ton courroux.

Tu finiras nos maux; c'est toi, c'est ta vengeance
Qui nous chargea de fers, et qui frappa nos rois.
L'étranger sur ton peuple usurpa ta puissance.
      C'en est assez, reprends tes droits.

Des tyrans qu'au tombeau tu forças de descendre,
Que l'empire à jamais demeure enseveli.
Tu vins pour les détruire, ils ne sont plus que cendre,
      Et leur nom même est aboli.

Tu reçois de Jacob la tribu et les fêtes,
Tout volages qu'ils sont nos peuples te sont chers.
Leur gloire fait la tienne, et leurs vastes conquêtes
      Embrasseront tout l'univers.

Ils ont dans leur disgrâce, ils ont dans leur misère
Imploré tendrement le Dieu qui les poursuit.
Ils ont béni, Seigneur, le châtiment sévère
      Qui les accable et les instruit.

Les maux qu'ils ont soufferts ne se peuvent décrire.
Telle une femme en proie à des tourments affreux,
Annonce par des cris dont l'effort la déchire,
      Son enfantement douloureux.

Dans ces moments cruels, dans cet état horrible ,
Oui, nous avons conçu, nous avons enfanté.
Mais d'un si long travail la fin triste et pénible
      N'est qu'un fruit sans maturité.

Nos barbares voisins ont gardé leurs asiles.
Tu sauvas cependant les enfants de ta loi;
Ils reverront leurs champs, rentreront dans leurs villes,
      Et ne vivront plus que pour toi.

Et vous que du trépas le noir sommeil enchaîne,
Levez-vous, secouez la poudre du cercueil.
Chantez dans ce beau jour la force souveraine
      Où la mort trouve son écueil.

Le ciel s'ouvre, il répand sa brillante rosée,
Présage du réveil tant promis aux humains.
Déjà des fiers géants la puissance est brisée,
      Et leur sceptre est mis dans vos mains.

Va, cache-toi, mon peuple, et toujours plus fidèle
Attends que dans les airs l'orage soit passé.
Dieu quitte sa demeure, et sa vengeance appelle
    Les mortels qui l'ont offensé.

Le sang des malheureux sort du sein de la terre;
Les morts percés de coups s'élancent des tombeaux,
Et d'un cri lamentable invoquent le tonnerre
      Contre leurs indignes bourreaux.


CANTIQUE D'EZECHIEL

X V

Quare mater tua lena inter leones cubavit. Ezech. cap. X I X, V. 2.

ARGUMENT

Ce cantique lugubre a deux parties. Dans la première, Joachas et Jechonias son frère, rois de Juda, sont représentés sous l'image de deux lionceaux pris par des chasseurs. Le premier fut emmené captif par Nechao, roi d'Egypte, et le second par le Roi de Babylone. Dans la seconde partie du cantique Sedecias, frère de Joachas et de Jechonias, est dépeint sous l'allégorie d'une vigne feconde, mais qu'on arrache et qu'on brûle ensuite, après l'avoir transplantée dans une terre aride. Le Prophète soutient ces deux figures avec une exactitude, une justesse, une précision qui frapperont le Lecteur.

     Israël, pourquoi donc ta mère
     A-t-elle aux yeux des nations,
     Souillé son divin caractère
     Dans le gîte affreux des lions?
     Un lionceau naît de sa couche;
     A peine ce monstre farouche
     Est-il échappé de ses mains,
     Qu'il court s'exercer au carnage,
     Et qu'il dévore dans sa rage
     La chair et le sang des humains.

     Avertis par la renommée
     Les peuples voisins ont frémi.
     Les rois assemblent leur armée
     Contre ce féroce ennemi.
     Qu'ils en reçoivent de blessures,
     Avant de punir les injures,
     Et les maux qu'ils en ont soufferts!
     Mais sa chûte en est plus horrible,
     Et malgré sa valeur terrible
     L'Egypte l'a chargé de fers.

     Sa mère à ce coup effoyable
     Qui met son espoir au tombeau,
     Dans sa famille impitoyable
     Choisit un autre lionceau.
     Il se lève, il parcourt la plaine:
     Dans cette incursion soudaine
     Le meurtre ensanglante ses pas;
     Et non moins cruel que son frère,
     Il se nourrit, se désaltère,
     Dans le pillage et les combats.

     Mille épouses infortunées
     Ont déja perdu leurs époux.
     Les villes sont abandonnées,
     Les champs éprouvent son courroux.
     Il rugit, et la terre tremble:
     Les provinces fondent ensemble
     Sur ce nouveau déprédateur.
     Que de vains assauts on lui donne,
     Et que de combattants moissonne
     Son courage exterminateur!

     Cent fois il brise avec audace
     Les rets dont il est entouré:
     Cent fois il s'élance, il terrasse
     Des chasseurs l'effort conjuré.
     Mais il descend enfin du trône,
     Et suit leur char à Babylone
     Où l'attend un vengeur cruel.
     Sa voix dans un cachot perdue,
     Ne sera jamais entendue
     Sur les montagnes d'Israël.

Et toi, reste d'un sang si cher à la patrie,
Roi faible, dont la gloire est à jamais flétrie,
Que les jours de ta mère ont été radieux!
Comme une jeune vigne aux bords d'une onde pure;
Elle a vu par les soins d'une heureuse culture
      Germer ses fruits délicieux.

Ses branches, bois sacré dans la main des Monarques,
Du pouvoir souverain furent longtemps les marques;
L'art pour les façonner épuisait ses travaux.
Dans un climat fertile, à l'abri des orages,
Elle offrait à nos yeux l'ombre de ses feuillages,
      Et la hauteur de ses rameaux.

Que lui sert sa beauté, sa fraîcheur naturelle!
Un ennemi jaloux qui s'est armé contre elle
L'arrache avec fureur, la jette avec mépris.
Son éclat disparait, sa vigueur s'évapore;
Et dans ses fruits épars un air brûlant dévore
      Le suc dont ils étaient nourris.

Cette vigne mourante est enfin transplantée
Dans une terre inculte, et jamais fréquentée,
Où la brute périt, où l'homme est aux abois.
De son propre feuillage une flamme est sortie,
Et par ce tourbillon sa tige anéantie
       Ne fournit plus de sceptre aux Rois .


CANTIQUE D'EZECHIEL

XVI

O Tyre, tu dixisti: Perfecti decoris ego sum.
Ezech. cap. XXVII

ARGUMENT

Tyr, capitale de la Phénicie, était anciennement le magasin du monde, et l'entrepôt général du commerce de toutes les nations. Il n'est point de ville plus célèbre dans l'Histoire. Nabuchodonosor l'assiégea et la ruina de fond en comble après avoir pris Jérusalem. Le Prophète prédit ici cet événement. Ce poëme lugubre nous donne une grande idée de la puissance, du commerce et de la navigation des Phéniciens.

     O tyr, seras-tu satisfaite,
     Toi qui disais à l'univers:
     Je suis d'une beauté parfaite,
     Mon trône est bâti dans les mers?
     Tes citoyens pour te construire,
     Dans ta demeure ont su conduire
     Les plus hauts cèdres du Liban,
     Les sapins qu'Hermon nous présente,
     Tout l'ivoire que l'Inde enfante,
     Et les vieux chênes de Basan.

     Tu vis l'Italie et la Grèce
     T'offrir dans un tribut nouveau,
     Leur industrie et leur richesse
     Pour l'omement de ton vaisseau.
     L'Egypte de ses mains habiles
     A tissu tes voiles mobiles
     Du lin cueilli dans ses sillons;
     Et l'Elide à tes pieds tremblante,
     A de sa pourpre étincelante
     Formé tes riches pavillons.

     Tes besoins seuls et tes usages
     De tes voisins fixaient les murs.
     Arad défendait tes rivages,
     Sidon t'envoyait des rameurs.
     Pour conducteurs de tes navires,
     Tu ne prenais dans les empires
     Que des sages et des vieillards.
     Ton commerce, tyran du monde,
     T'amenait au travers de l'onde
     Tous les hommes et tous les arts.

     De tes phalanges renommés
     Les Perses étaient les soldats.
     Dans tes camps et dans tes armées
     Les Lydiens suivaient tes pas.
     Aux tours qui bordaient ton enceinte,
     Ils attachaient, exempts de crainte,
     Leurs carquois et leurs boucliers.
     Ils en décoraient tes murailles,
     Et ces instruments des batailles
     Relevaient tes appas guerriers.

     De Carthage à tes vux unie
     Les métaux remplissaient ta main.
     Tu rassemblais dans l'Ionie
     Des esclaves et de l'airain.
     Fiers de te consacrer ses peines,
     Le Scythe exerçait dans ses plaines,
     De jeunes coursiers pour tes chars;
     Et les Syriens avec joie
     Cédaient les perles et la soie
     Qu'ils étalaient à tes regards.

     Damas par d'utiles échanges
     Payait tes soins industrieux.
     Saba t'apportait les mélanges
     De ses parfums délicieux.
     Tu n'étais pas moins secondée
     Des habitants de la Judée,
     Ces peuples favoris du ciel,
     Qui, pour remplir tes espérances,
     Joignaient à des moissons immenses,
     Du baume, de l'huile et du miel.

     Cédar, Assur et l'Arabie
     S'associaient à tes efforts.
     Les déserts de l'Ethiopie
     Pour toi seule avaient des trésors
     Sur le continent, dans les îles
     Tu voyais les mortels dociles
     Ne commercer que sous tes lois;
     Et des campagnes du Sarmate
     Jusqu'aux rivages de l'Euphrate
     Ta puissance étendait ses droits.

     O Tyr, ô trop superbe Reine,
     Tes richesses t'enflaient d'orgueil.
     Des mers unique souveraine,
     Tu ne redoutais point d'écueil.
     En vain l'orage te menace,
     Tes rameurs pleins de ton audace
     Te mènent sur les grandes eaux.
     Mais, ô confiance funeste!
     Ministres du courroux céleste
     Les vents te brisent sur les flots.

Tes riches magasins, tes temples, tes portiques,
Tes vastes arsenaux, tes palais magnifiqes,
Tes prêtres, tes soldats, les docteurs de ta loi,
Tes trésors, tes projets, et tes grandeurs si vaines,
          Et tes femmes hautaines,
Dans les profondes mers tomberont avec toi.

Les îles et la terre en seront consternées.
Au bruit de ce revers les flottes éloignés
Interrompront leur course et craindront même sort.
Les matelots troublés chercheront le rivage,
          Et pour fuir le naufrage
Ils quitteront la rame, et resteront au port.

Un déluge de pleurs couvrira tes ruines;
Des royaumes lointains, des régions voisines
Le cri retentira sur l'onde et dans les airs.
Les cheveux arrachés, la cendre et les cilices,
          Volontaires supplices,
Annonceront partout le deuil de l'univers.

Les mortels accouraient pour admirer tes fêtes.
Que verront-ils? des flots émus par les tempêtes,
Tes courtisans plongés dans le sein des douleurs.
Ils se rappelleront ton antique fortune,
        Et d'une voix commune
Dans de lugubres chants ils plaindront tes malheurs.

    Dans ce trouble épouvantable
    Avec eux nous redirons:
    Quelle cité fut semblable
    A celle que nous pleurons!
    Elle garde le silence;
    Les flots avec violence
    Ont englouti ses remparts.
    O Tyr, ô ville célèbre,
    Quel voile obscur et funèbre
    Te dérobe à nos regards?

    O Tyr, les maîtres du monde
    S'enrichissaient de tes biens,
    En peuple, en trésors féconde,
    Et puissante en citoyens:
    L'univers ton tributaire,
    De ta beauté mercenaire
    Fut trop longtemps ébloui.
    Que te reste-t-il? tes crimes.
    Des mers les profonds abîmes,
    Voilà ton trône aujourd'hui.

    Les Rois changent de visage,
    Leurs sujets tremblent comme eux.
    Tu ne fixais leur hommage
    Que par ton éclat pompeux.
    Ces enfants de l'avarice,
    Ces adorateurs du vice
    Poussent des cris superflus.
    Adieu, ville infortunée;
    Pour jamais exterminée
    Nos yeux ne te verront plus.


CANTIQUE D'EZECHIEL

XVII

Leodi Gentium assimilatus es , & draconi qui est in mari. Ezech. cap. XXXII, V.2.

ARGUMENT

Après les prophéties contre les Egyptiens, la Seigneur ordonne à Ezéchiel de faire une plainte lugubre sur Pharaon, roi d'Egypte, et sur son peuple. Les livres saints ne nous offrent point de cantique plus remarquable que celui-ci. S'il n'est pas le plus beau, c'est, au moins le plus extraordinaire. On y trouve une poësie sombre et farouche. On se croit au milieu les morts, dans leurs mausolées, dans les enfers. Les auteurs des livres prophétiques ont chacun leur caractère particulier. Isaïe est sublime; Jérémie est tendre; Ezéchiel et effrayant; c'est le Milton des Prophètes.

Au lion des forêts, tyran, tu fus semblable;
Tyran, tes cruautés te rendaient comparable
          Au fier dragon des eaux.
Des fleuves sous tes pas la rive était foulée,
Tu soulevais la fange, et dans l'onde troublée
          Tu brisais les roseaux.

Ainsi, dit le Seigneur, j'assemblerai la terre;
D'invisibles filets, au milieu de la guerre,
          Tromperont tes regards.
Ton corps des animaux sera la nourriture,
Et les oiseaux du ciel chercheront leur pâture
          Dans tes membres épars.

Sur des rochers déserts et sur des monts arides,
Aux ardeurs du soleil, aux aquilons humides
          J'exposerai tes chairs.
Ton sang, monstre cruel, souillera les vallées,
Et de ses flots impurs les vapeurs exhalées
          Infecteront les airs..

Déjà ta mort funeste obscurcit les étoiles,
Sur le flambeau du jour la nuit étend ses voiles,
          La lune éteint ses feux.
A ce nouveau spectacle étalé dans les nues,
Déjà des nations que tu n'as pas connues,
          Plaignent ton sort affeux.

Les peuples et les Rois frémiront d'épouvante,
Quand mon glaive embrasé, quand ma foudre brûlante
          Devant eux passera.
Effrayés des horreurs dont ta perte est suivie,
Ils verront ta ruine, et pour sa propre vie
          Chacun d'eux tremblera.

Le Seigneur aux mortels parle assis sur son trône:
Voici le fer sanglant du Roi de Babylone
          Dont je guide les coups.
O braves de l'Egypte, une plus forte armée
Détruira votre audace à vaincre accoutumée,
          Et vous périrez tous.

Je frapperai de mort sur ses rives fleuries,
Les animaux divers nourris dans ses prairies,
          Abreuvés de ses eaux.
Ses fleuves toujours purs, ses rivières profondes,
Ne verront désormais se jouer dans leurs ondes
          Ni mortels ni troupeaux.

Toute l'Egypte, alors solitaire, éperdue
De mon divin pouvoir connaîtra l'étendue,
          Sentira ses malheurs.
O campagnes du Nil, à ma haine immolées,
Partout des nations les filles désolées
          Vous donneront des pleurs.

Chantez donc, fils de l'homme, un cantique funèbre;
Hâtez-vous, annoncez à ce peuple célèbre
          L'arrêt de son trépas.
Ouvrez le précipice où l'entraînent ses crimes;
Les plus fameux guerriers dans ces profonds abîmes
          Ont précédé ses pas.

Eh! pourquoi seriez-vous plus heureux que tant d'autres?
Ingrats Egyptiens, leurs curs plus que les vôtres
          Etaient-ils endurcis?
Nation trop superbe , il est temps que tu meures;
Cours aux lieux souterrains partager les demeures
          Du peuple incirconsis.

L'Egypte descendra dans la nuit infernale;
Elle y verra les chefs qu'une amitié fatale
          Unit avec ses Rois;
Et tout souillés encor du sang versé pour elle,
Ces spectres malheureux à son ombre cruelle
          Adresseront leur voix.

C'est-là qu'Assur habite, et que d'un peuple immense,
Il voit autour de lui dans un affreux silence,
          Les sépulcres rangés:
De crainte à son aspect la terre fut frappée;
Il périt. Les soldats et leur Roi sous l'epée
          Tombèrent égorgés.

Elam est en ce lieu: ses honneurs l'abandonnent,
De ses guerriers vaincus les tombeaux l'environnent
          De ténèbres couverts.
Les pays qu'il troubla détestent sa mémoire;
Du milieu des combats il fut jeté sans gloire
          Dans le fond des enfers.

Ils en ont occupé les innombrables routes,
Sur des lits que la mort sous ces obscures voûtes
          Elle-même a dressé;
Sujets incirconcis, souverains infidèles,
Qui tous dans le séjour des ombres éternelles
          Sans ordre sont placés.

Asseyez-vous, dormez parmi ces âmes fières,
Parmi ces combattants dont les mains meurtrières
          Ont semé la terreur.
Vainement dans la tombe ils emportent leurs armes;
La terre à leur trépas ne donne au lieu de larmes,
          Que des signes d'horreur.

Voilà pour l'avenir ton siège et ta patrie;
Nation que le crime a si souvent flétrie,
          Et qui bravais la loi.
N'entends-tu pas les cris des Rois de l'Idumée?
Dans des torrents de sang, de flamme et de fumée
          Ils s'avancent vers toi.

Vois ces Princes du Nord dont la gloire s'efface;
Vois ces bras sans vigueur, et ces fronts sans audace,
          Et ces yeux sans regards:
Phantômes que la mort en esclaves châtie,
Eux dont jadis la main sur nous appesantie
          Brisait tous nos remparts.

O Monarques du Nord, où sont vos diadêmes?
Et vous, hommes puissants, dont les fureurs extrêmes
          Tourmentaient l'univers,
Où sont tous vos projets, vos grandeurs redoutables?
Les cachots du sommeil au jour impénétrables
          Vous tiennent dans les fers.

Pharaon les a vus, Pharaon qui soupire
Des fléaux inouis, des maux dont son empire
          Fut longtemps accablé.
Pharaon les a vus, cet objet le console;
Et son peuple avec lui, qu'un Dieu terrible immole,
          S'est aussi consolé.

Je suis donc satisfait, dit le Dieu des vengeances:
Des pères, des ayeux j'ai puni les offenses
        Jusques sur leurs enfants.
J'ai détruit d'un clin d'il leur race passagère,
Et j'ai rempli de morts au gré de ma colère,
          La terre des vivants.


CANTIQUE DE MARIE (1751 IX)

XVIII.

Magnificat anima mea Dominum, & exultavit spiritus meus in Deo salutari meo.
Luc, cap. I, V. XLVI.

ARGUMENT

Marie étant entrée dans la maison de Zacharie, époux d'Elisabeth, celle-ci n'eut pas plutôt entendu la voix de Marie, que son sein tressaillit (Texte XVIII.1); elle fut remplie du Saint-Esprit qui lui inspira le compliment respectueux et prophétique auquel la mère de Dieu répondit par ce cantique célèbre: Mon âme glorifie le Seigneur.

Je bénis du Seigneur les uvres éclatantes,
          Et ses dons solennels.
Il verse dans mon sein les sources abondantes.
          Du salut des mortels.

Le Créateur choisit son humble créature
          Dont il connaît la foi.
Je monte en un moment de ma retraite obscure
          Au trône de mon Roi.

De son amour pour nous mon triomphe est le gage,
          Quel plus sublime honneur!
Les chants de l'univers, répétés d'âge en âge,
          Vanteront mon bonheur.

Dieu va justifier la foi de ses oracles,
          Un nouveau jour nous luit.
Il accomplit en moi le plus grand des miracles,
          Et j'en porte le fruit.

Tout peuple qui le craint, qui marche dans sa voie,
          Sentira ses bienfaits.
Il répandra sur lui les torrents de sa joie.
          Et les biens de la paix.

Il rit des vains projets des âmes insensées,
          Qu'il abat d'un coup d'il;
Et d'un souffle il détruit jusqu'aux moindres pensées
          Qu'enfante leur orgueil.

Le Roi le plus puissant voit tomber sa couronne
          Au seul bruit de sa voix;
Et le plus faible enfant, aussi-tôt qu'il l'ordonne,
          Prend le sceptre des Rois.

Autour de l'indigent ses largesses divines
          Versent des fleuves d'or.
A son réveil le riche entouré de ruines,
          Cherche en vain son trésor.

Du Monarque du ciel l'amour tendre et fidèle
          Voit nos calamités.
Nos pleurs l'ont attendri, sa pitié lui rappelle
          Ses antiques traités.

Il jura de remplir jusqu'à la fin des âges
          Ses serments et nos vux.
Abraham lui promit le culte et les hommages
          De ses derniers neveux.

Texte XVIII.1 que son enfant tressaillit dan son sein (1751)


CANTIQUE DE ZACHARIE (1751: X)

XIX.

Benedictus Dominus Dues Israël, quia visitavit, et fecit redemptionem Plebis su.
Luc, cap. I.

ARGUMENT

Zacharie prêtre de la famille sacerdotale d'Abia, et mari d'Elisabeth qui était aussi de la race d'Aaron, avait paru révoquer en doute ce que lui annonçait l'ange Gabriel de la part du Seigneur. Il en fut puni sur le champ par la perte de la parole; et il demeura muet jusqu'après la naissance et la circoncision de son fils Jean. Alors sa bouche s'ouvrit, sa langue devint libre, et il prophétisa en disant: (Texte XIX.1)

Béni soit le Seigneur, le Monarque suprême!
Il descend chez son peuple, il visite lui-même,
          Et rachète Israël.
          Jour de gloire et de vie,
          Moment qui justifie
          Son oracle éternel.

Quels rayons bienfaisants, quelles sources divines
De l'arbre de Juda raniment les racines,
          Et lui donnent des fruits!
          Une tige plus belle
          Remplace et renouvelle
          Ses rejetons détruits.

Dieu nous avait prédit la fin de nos misères:
Par cet espoir si doux il consolait nos pères
          Dans leurs jours malheureux;
          Et promettait la grâce
          De la nombreuse race
          Qui devait naître d'eux.

Il jura d'écraser les nations puissantes,
De rendre avec éclat aux tribus gémissantes
          Un père, un chef, un Roi;
          Et de briser l'étreinte
          De la servile crainte
          Qui souillait notre foi.

Le temps, le jour n'est plus où de vaines offrandes,
Des taureaux égorgés et de riches guirlandes
          Désarmaient son courroux.
          Immolons-lui nos vices
          Voilà les sacrifices
          Qu'il exige de nous.

Et toi, du Dieu vivant jeune et cher interprète,
Tu seras du Très-Haut appelé le Prophète,
          Parle, annonce sa loi.
          Il suit de près tes traces;
          Le trésor de ses grâces
          Est ouvert devant toi.

Dans le cur des humains ramène l'espérance,
La douleur salutaire et l'humble pénitence,
          Garants de leur bonheur:
          Qu'ils rendent témoignage
          Au Dieu bon, juste et sage,
          Père de leur Sauveur.

Vous, peuples désolés, nations criminelles,
Que la nuit de la mort enchaînaient sous leurs ailes,
          Levez-vous et marchez.
          Une lumière pure
          Vous rend et vous assure
          La paix que vous cherchez.

Texte XIX.1 Benedictus Dominus, &c. (1751)


CANTIQUE DE SIMÉON

X X

Nunc dimittis servum tuum, Domine. Luc, cap. II, V. 29.

ARGUMENT

Il y avait dans Jérusalem un Juste appelé Siméon. Le Saint-Esprit lui avait révélé qu'il ne mourrait point qu'auparavant il n'eût vu le Christ du Seigneur. Il vint donc au temple. Et comme le père et la mère de l'Enfant Jésus l'y avaient apporté, afin d'accomplir pour lui ce qui était usité selon la loi, il la prit entre ses bras et bénit Dieu en disant:

 Tu remplis enfin ta promesse,
 Seigneur, tu me donnes la paix.
 Je termine avec allégresse
 Les derniers jours d'une vieillesse
 Que tu combles de tes bienfaits.

 Quel spectacle! quel nouvel âge
 Nous est préparé par tes mains!
 Je tiens dans mes bras, j'envisage
 L'auguste Enfant qui nous présage
 La délivrance des humains.

 Oui, de ta sagesse profonde
 J'ai reçu le gage éternel;
 Et j'ai vu la clarté féconde
 Qui luit pour le salut du monde,
 Et pour la gloire d'Israël.


Edited by Roxanne Theilacker and Theodore Braun in 2000

Last Updated 9 January 2001



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